Mondiaux de hand: Pourquoi les Bleues ont-elles si peu de reconnaissance (malgré leurs perfs)?

HANDBALL En demie du Mondial et vice-championnes olympiques, les filles d’Olivier Krumbohlz n’ont pas la place qu’elles méritent dans le paysage sportif français…

Aymeric Le Gall

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Les Bleues fêtent leur qualification en demi-finale du Mondial en Allemagne.

Les Bleues fêtent leur qualification en demi-finale du Mondial en Allemagne. — Hendrik Schmidt / dpa / AFP

  • Les Françaises sont régulièrement sur les podiums européens et mondiaux.
  • Et pourtant, on ne parle pas souvent d'elles.

Dans les bureaux de la rédaction des sports de 20 Minutes, mercredi 13 décembre 2017, 14h58.

- Hé les gars, faudrait peut-être qu’on fasse quelque chose sur l’équipe de France féminine de hand, non ?

- Elles ont gagné hier soir, c’est ça ?

- Ouais, elles sont qualifiées pour la demi-finale du championnat du monde…

Voilà. Voilà comment ce papier sur nos Bleues, qualifiées pour les demies après avoir éliminé le Montenegro mercredi soir, est né. A l’arrache.

Alors, au moment de se demander ce qu’on allait bien pouvoir écrire à ce sujet, l’idée du papier nous est tombée tout cuit dans le bec : le manque d’engouement et de médiatisation pour une équipe de France féminine de handball, qui réalise pourtant depuis 15 ans des performances intéressantes sur la scène européenne et internationale, comme leur titre de vice-championnes olympiques à Rio.

Et si on fait volontiers notre autocritique, on sait aussi qu’on n’est pas les seuls à avoir peu couvert cet événement jusqu’ici. D’ailleurs, vous le saviez, vous, que les handballeuses jouaient la Suède en demi-finale vendredi (à 20h45, et à suivre en live sur 20 Minutes, du coup) ? CQFD.

Pourtant, c’est pas comme si on gagnait tous les quatre matins des titres avec nos équipes de France féminines de sport collectif. Alors, pourquoi ce (relatif) silence autour d’une équipe qui se démerde plutôt très bien ? Pour répondre à cette question, on est allé demander aux acteurs du handball français ce qu’ils en pensaient. Voici le diagnostic.

C’est du sport féminin. On va pas trop s’attarder sur ce point car, tout le monde le sait, oui, le sport masculin génère de manière générale plus d’intérêt et d’enthousiasme que le sport féminin, aussi bien dans les médias qu’auprès du grand public. « Qu’il y ait une différence de médiatisation entre les garçons et les filles, ça c’est pas un scoop et il n’y a aucune raison pour que ça ne fonctionne pas non plus dans le handball, hélas, soupire Béatrice Barbusse, la secrétaire générale de la Fédération française de hand et ancienne présidente du club pro de l’US Ivry. On va donc mettre ce sujet de côté pour répondre à la problématique du jour. » Ok.

La faute aux médias. On l’a dit, les médias ont une grosse part de responsabilité là-dedans. Sur ce point, Jérôme Fernandez, l’ancien capitaine de l’équipe de France, est d’accord : « Elles ont d’excellentes valeurs, une bonne image, elles s’expriment plutôt bien devant les médias, donc je pense que si on ne les voit pas plus que ça, c’est un parti pris des médias qui réfléchissent en termes d’audience. On voit qu’en football, les féminines ne gagnent pas et pourtant elles sont de plus en plus exposées. Mais voilà, c’est du foot… »

« Il faudrait que les médias veuillent accorder encore plus de temps au sport féminin. On dit que les gens ne s’identifient pas aux filles, mais il faut les montrer pour ça. Plus on va les montrer, plus on va créer des liens entre le public et les joueuses », appuie à son tour Amélie Goudjo, ancienne pivot et capitaine de l’Equipe de France et consultante pour beIN Sport (qui diffusera la demi-finale vendredi à 20h45).

Pour Fernandez, les médias se plantent en ne donnant pas plus de visibilité au hand féminin.

Les médias veulent donc faire les plus grosses audiences possible, intéresser le plus grand nombre de personnes possibles en passant les sports les plus populaires, sauf qu’ils oublient une chose, dit-il. C’est que si vous mettez en avant une équipe qui gagne, ben au bout d’un moment elle fera parler d’elle. C’est ce qui est arrivé avec nous, les garçons, en équipe de France. »

On retient le conseil.

Trop de compet' tue la compet'. Dans le sport, comme dans la plupart des domaines de la vie, la rareté crée l’engouement. Si les accros au foot arrêtent de vivre, délaissent leurs familles et perdent leurs potes anti-ballon rond pendant un mois tous les quatre ans pour la Coupe du monde, c’est justement parce que c’est tous les quatre ans. Tout l’inverse du handball, qui organise CHAQUE ANNEE une grande compèt’ continentale ou internationale. Une année c’est le championnat d’Europe, une année c’est le championnat du monde, sans oublier les JO qui viennent s’ajouter à ce calendrier déjà hyper chargé.

« Le handball international et continental, par appétit de droits télé, inflige à ses athlètes cinq compétitions importantes tous les quatre ans (deux mondiaux, deux euros et les JO), peste Daniel Costantini, l’ancien sélectionneur de l’équipe de France masculine de hand. Et c’est vrai que ça tend à banaliser les événements et ça enlève de l’intérêt. Le foot, à ce niveau-là, a tout compris. »

Jérôme Fernandez acquiesce. « S’il y avait des compétitions tous les deux ans, ça donnerait plus d’importance et d’intérêt pour le handball et les spectateurs. Tout le monde aurait à y gagner, sauf qu’on a une fédération internationale qui cherche à faire du profit… C’est l’aberration du handball… C’est quelque chose dont on a beaucoup parlé entre nous mais rien ne change… », souffle-t-il.

Le trophée qui manque. Comparer l’équipe de France féminine de hand aux hommes serait globalement sans intérêt (cf. point numéro 1) mais on peut tout de même en dire une chose : si l’on a beaucoup parlé des hommes, c’est d’abord parce qu’ils ont remporté des trophées majeurs. Et pas qu’un peu. De leur côté, les handballeuses tricolores n’ont remporté qu’un seul trophée, c’était en 2003 lors des Mondiaux en Croatie. Mais ça fait 14 ans…

« On se souvient de leur succès extraordinaire en 2003 mais depuis plus rien, explique Costantini. Ce qui leur manque, c’est cette espèce de constance dans la première place, comme ont pu le faire les garçons. Les filles sont valeureuses, combatives, mais elles perdent parfois leurs moyens lors du dernier match. »

« En France, si vous ne gagnez pas un championnat du monde ou champion olympique, vous ne serez pas reconnu par le grand public, poursuit Jérôme Fernandez. C’est un mal français. J’ai vécu et joué neuf ans à l’étranger, et je peux vous dire qu’en Allemagne ou en Espagne, quand vous faites un podium, on vous célèbre comme si vous aviez gagné quelque chose. »

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Un manque de solidarité dans le handball ? Alors qu’elle monte sur le podium pour chercher sa médaille d’argent aux  JO de Rio en 2016, Allison Pineau a le regard noir. Quelques instants plus tard, la handballeuse vide son sac auprès des journalistes et pousse  un coup de gueule contre le hand français. « Personne ne croyait en nous exceptées nous-mêmes. Je ne veux pas que les gens s’approprient ce succès-là car il y en a peu qui nous ont suivies dès le début et qui ont cru en nous. Quand j’entends le sélectionneur dire après le premier match qu’il n’a pas reçu un seul message d’entraîneurs français pour nous encourager, je peux vous dire qu’il y a de quoi se poser des questions. Surtout qu’aujourd’hui, les premiers qui vont essayer de profiter de cette médaille, ce sont les clubs français. Cela, je l’ai en travers de la gorge. »

Alors, le petit milieu du hand serait-il un mauvais camarade quand l’équipe de France féminine charbonne sur les terrains ? « Oui, peut-être qu’il manque cette solidarité dans la communauté du hand, ce manque de mobilisation quand ce sont les féminines de l’équipe de France qui jouent, réfléchit Béatrice Barbusse. Nous, on l’a vu pour l’organisation de l’Euro-2018, les clubs de LFH ne se sont pas tous mobilisés pour accueillir une phase de poule de l’Euro. Si on prend tout le sud, là où il y a quand même pas mal de clubs (Nîmes à l’époque, Toulon, Nice), bah… on n’a trouvé personne pour l’organiser là-bas… »

Un peu d’optimisme, bon dieu ! Après avoir parlé à nos quatre témoins, un constat revient toujours : l’espoir. Au fil des ans, la situation s’améliore. Et ce championnat du monde, en cas de victoire tricolore, peut vraiment changer la donne. Béatrice Barbusse en est persuadée : « Je pense très sincèrement que ce qui va arriver dans les trois jours qui viennent, va être extrêmement important pour le handball féminin. Si elles parviennent à gagner un titre, compte tenu du fait en plus que l’Euro-2018 aura lieu en France, je pense qu’on peut clairement inverser la tendance. »

« En 2003, avec le titre mondial, ça avait explosé, se souvient Amélie Goudjo. En tout cas nous, les joueuses, on en avait profité, notre sport s’était professionnalisé, les moyens ont augmenté, on a pu commencer à vraiment en vivre… C’est sûr que si on a ce titre dimanche, avec en plus l’Euro derrière en France, on peut faire carton plein. » Et pour les prochaines compèt, promis-juré, on ne s’y mettra pas au dernier moment pour parler des handballeuses.