• Cristiano Ronaldo va gagner jeudi son 5e Ballon d'Or.
  • Il va revenir à égalité sur Lionel Messi.
  • C’est l’occasion de prendre du recul pour situer leur rivalité dans l’histoire.

Chocolatine ou pain au chocolat, Rihanna ou Beyoncé, Messi ou Ronaldo. Depuis que nos vies ne se racontent qu’à travers les réseaux, voilà les trois questions fondamentales qui déchirent notre société. Et si chocolatine est la pure et simple invention d’une région qui n’a pas encore découvert l’eau chaude, si Queen B. a un Rihanna dans chaque orteil, le dernier débat est en revanche tout sauf tranché. Jeudi soir, Cristiano Ronaldo va remporter son cinquième Ballon d’Or, juste pour le plaisir de revenir à égalité avec celui avec qui il les partage tous depuis dix ans, Lionel Messi.

Cette rivalité, c’est la version foot de « qui c’est le plus fort entre l’hippopotame ou l’éléphant ». C’est vous et vos potes un soir de clasico. C’est vous et votre père au déjeuner dominical. C’est vous et votre mec/meuf le soir au lit, avant d’éteindre la lumière. En général, ça donne quelque chose comme ça :

« - Messi est le plus fort. Son talent est inné. Il fait des choses que personne d’autre ne fait sur un terrain…

- Justement, Ronaldo a bossé comme un malade pour arriver à ce qu’il fait. C’est le prototype du joueur complet : physiquement, mentalement, techniquement…

- Oui mais Messi défend une conception du jeu plus collective…

- C’est pas de la faute de CR7 s’il a dû porter le Real sur ses épaules pendant cinq ans…

- Mais je supporte pas Ronaldo il se la pète trop…

- Ouais mais en dehors de terrain c’est le plus sympa des deux. Messi n’a aucun charisme…

- Non mais c’est le joueur d’un seul club : il a fait toute sa carrière au Barça et ça c’est classe…

- Ouais mais il a été incapable de faire gagner quoi que ce soit à l’Argentine. Alors que CR7 a gagné l’Euro lui… »

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Le pire, c’est que tout est (plus ou moins) vrai et défendable là-dedans. Un peu bas du front, mais défendable. Et comparer leurs stats (~640 buts pour CR7 vs ~600 pour Messi) ou leurs palmarès (quatre ligues des champions chacun, une victoire à l’Euro contre une finale de Coupe du monde) n’y changera pas grand-chose : cette rivalité aurait presque quelque chose de mystique car elle n’aura jamais de vainqueur.

« Il n’y a aucune rivalité sportive équivalente, sur une aussi longue durée, note Thierry Marchand, journaliste pour France Football et proche des deux joueurs. On ne peut être qu’impressionné, par le talent, la longévité, le nombre de titres remportés. Ils sont toujours là depuis dix ans, ils marquent toujours beaucoup de buts. Etre au top en permanence comme ça pendant une décennie, personne ne se rend compte à quel point c’est unique, à quel point c’est difficile. Ils ont banalisé tous les exploits, tous les records de buts, presque lassé l’opposition tellement ils sont au-dessus du lot. »

A qui pourrait-on les comparer ? Ali-Frazier ? Cruyff-Beckenbauer ? Borg-McEnroe ? Nadal-Federer ? Magic Johnson-Larry Bird ? En termes de longévité et d’universalité, difficile de leur trouver des égaux.

La question de la place dans l’histoire est aussi une question de perception.

« Ils ont marqué leur époque et l’équivalent d’une décennie de football, au même titre que les rivalités Cruyff et Beckenbaueur dans les années 1970 et Maradona ou Platini dans les années 1980 », relativise ainsi Didier Roustan, légendaire journaliste et consultant sur La Chaîne l’Equipe et Roustan TV.

Pas plus ? Pas vraiment. Parce que selon lui les artistes sont plus protégés aujourd’hui, que les qualités des terrains est meilleure et surtout que la concurrence n’est plus la même.

Platini et Maradona marquaient beaucoup de buts mais moins que Messi et Ronaldo. Sauf qu’à l’époque, il n’y avait pas que quatre équipes qui dominaient le monde sur une décennie, explique-t-il. Messi comme Ronaldo ont toujours fait partie de deux des quatre meilleurs équipes européennes, ils sont toujours-là en Ligue des champions, ils vont très loin presque à chaque fois. S’il n’y avait que le champion en Ligue des champions comme dans les années 80, soit Messi soit Ronaldo ne participerait pas à la plus grande compétition chaque année ».

Dire qu’il est impossible de comparer les générations n’a sans doute jamais été aussi vrai qu’aujourd’hui. Les consommations ont changé : on voit tous les matchs, tous les buts, tous les petits ponts. On joue 60 rencontres dans la saison. On se lasse plus vite. Dans leur carrière, Messi et Ronaldo se sont affrontés 33 fois. Pour quels souvenirs vraiment marquants ? De tête, là comme ça, on est capable d’en citer deux :

  • Le slalom de Messi dans la défense du Real au Bernabeu en demi-finale en 2011
  • Le « calma calma » de Ronaldo

Et encore, ils ne concernent pas les deux directement. « Ca se banalise un peu, note Roustan. Autrefois, il y avait une attente des matchs. Beckenbauer et Cruyff se sont joués trois fois dont une fois en finale de la Coupe de monde. Là, Messi et Ronaldo peuvent se jouer six fois dans la même saison. »

Pour que l’histoire soit vraiment romanesque, il leur faudrait un vrai règlement de compte. Genre un duel en finale de Coupe du monde l’été prochain. « J’en rêve secrètement, ajoute Thierry Marchand. Ils ne se sont jamais affrontés directement pour un titre - à part la Coupe d’Espagne -. Il n’y a jamais eu LE match, avec LE titre au bout. Tant qu’il n’y aura pas ça, il manquera quelque chose, il manquera un vrai point de repère. Il y a eu des matchs où Ronaldo au-dessus, d’autres avec Messi au-dessus, mais un match où celui qui gagne décroche un truc. Cet Argentine-Portugal qui scelle la légende, il manque. »

« Cette rivalité va s’éteindre d’elle-même »

Vu le niveau actuel des deux sélections, on se réserve le droit de douter d’une telle affiche le 15 juillet prochain. Et d’ici trois, quatre, cinq ans, quand les deux loustics prendront leur retraite, on restera plantés là. Parce qu’à la différence de Pelé et Maradona, qui ne jouaient pas à la même époque mais ont entretenu une rivalité à distance quasi politique et régionale, il y a peu de chance que les très lisses Messi et Ronaldo continuent d’écrire leur légende commune en dehors du terrain.

Lionel Messi et Cristiano Ronaldo lors de la cérémonie du Ballon d'or, le 12 janvier 2015.
Lionel Messi et Cristiano Ronaldo lors de la cérémonie du Ballon d'or, le 12 janvier 2015. - FABRICE COFFRINI / AFP

Ils ne se détestent même pas, ne vont probablement pas devenir entraîneurs et ne sont pas des personnages publics qui comptent vraiment. « Cette rivalité va s’éteindre d’elle-même, d’autant plus que même ses plus fervents supporters ne peuvent pas dire que Ronaldo est le meilleur joueur de l’histoire, alors que pour Messi il peut y avoir un petit doute, conclut Roustan. Mais ils resteront indissociables. »

Je crois qu’on s’en souviendra ensemble, complète Thierry Marchand. On se souvient de Pelé tout seul, de Maradona tout seul, là ce sera Messi et Ronaldo. Ils seront associés en permanence, tellement leur rivalité a été intense. »

Pour savoir ce qu’il restera de Messi et Ronaldo dans 50 ans, il faut le demander à ceux qui seront encore là pour en parler. On a convoqué deux jeunes hommes qui ont découvert et aimé le foot à travers les exploits des deux quintuples Ballon d’Or, pour leur poser une simple question : que raconteront-ils de Lionel Messi et Cristiano Ronaldo à leurs petits enfants ?

Jérémy, 20 ans, fan de Messi : « J’essaierai de leur montrer des vidéos pour qu’ils se rendent compte du talent que les deux avaient, que c’était des extraterrestres. Je leur parlerai des deux, je leur dirai que je préférais Messi mais qu’on ne peut parler de l’un sans parler de l’autre. Ils se sont poussés l’un et l’autre. »

Florian, 24 ans, fan de CR7 : « Je leur raconterai que j’ai vu deux grands joueurs évoluer dans la même période que ça a été un bonheur de les voir joueur. Je leur parlerai du back to back de Cristiano Ronaldo en Ligue des champions, je parlerai aussi de cette rivalité. Que quelques part, les deux joueurs sont toujours liés : il y aura toujours les fans de Messi d’un côté et les fans de CR7 de l’autre. Ils resteront des légendes au même niveau. Je dirais que les deux, sans être rivaux, l’ont été aux yeux des spectateurs. »