#MeToo. Derrière la moue de l'ex-gymnaste et double-médaillée olympique à Londres en 2012, McKayla Maroney, se cachaient ces « choses inutiles et dégoûtantes », cette nuit « horrible », ces « soins » prodigués par le docteur Nassar, alors en charge de la sélection des Etats-Unis de l'époque. La sportive américaine est étonnamment la seule à s'être exprimée sur les agressions dont elle a été victime depuis le début du scandale Weinstein

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Le sport serait-il exempt de tout reproche? Une enquête coordonnée par le docteur en psychologie Anthony Mette pour la Direction Départementale de la Cohésion Sociale et le Conseil Départemental de la Seine-Maritime (2015) estime que le taux d'exposition général des athlètes aux violences sexuelles en milieu sportif est de 11,2 %, contre 6,6% hors sphère sportive. En gros, il y a deux fois plus de violences mais aussi d'omerta dans le sport. Une tendance confirmée par la Présidente du Comité éthique et Sport et ancienne responsable du Pôle Sport Santé Bien être au Ministère des sports, Véronique Lebar, contactée par 20 Minutes pour évoquer le thème des abus sexuels en milieu sportif. 

L’affaire Harvey Weinstein a provoqué une réaction en chaîne dans des domaines étrangers au cinéma et on se rend compte que dans le sport rien ne sort. Comment l’expliquez-vous ?

Ca ne se dit pas. Parce qu’il me semble que dans le sport il y a une omerta plus importante qu’ailleurs. Très souvent, quand les sportifs sont toujours à l’entraînement, dans le monde sportif et surtout quand ils sont connus… (elle s’interrompt). Je viens juste de recevoir un mail qui m’a horrifié d’une jeune fille qui a été violée régulièrement à l’âge de 15 ans par son entraîneur et qui est partie en Australie pour le fuir… Elle a 30 ans et c’est la première fois qu’elle parle. Elle ne savait pas vers qui se tourner. Autre histoire : il y a un médecin qui avait été incriminé par une sportive parce que cette sportive avait confié le fait qu’elle avait été violée pendant cinq ans par son entraîneur et ce médecin lui avait répondu « écoute tu sais, ça se passe dans le milieu du sport, ça arrive. Tiens en ce moment c’est les soldes, va te changer les idées, va faire les soldes. » Pour moi, tout est résumé. 

Donc au-delà de l’omerta, ce n’est pas important à leurs yeux ? 

Voilà, c’est ça, ils banalisent. Je ne dis pas que tout le monde banalise. Il y a aussi des gens qui sont coincés par les pressions politiques et à qui on dit « attention, si tu parles, ton poste va sauter » ou alors « tu as une casserole, je vais en parler », bref des pressions politiques classiques qui bloquent la parole. Je pense qu’il y a des gens qui veulent s’exprimer mais aussi d’autres qui ne veulent pas mettre le doigt dedans parce que ça leur serait tellement néfaste qu’ils préfèrent minimiser et faire l’autruche.

« En général quand les victimes nous appellent c’est parce qu’elles vont sortir du milieu du sport. »

Quel regard ont les sportives et sportifs victimes sur le passage à la prise de parole? 

Ls sportifs la ressentent cette omerta, ils se disent qu’il ne faut pas parler. Je pense que quand ils sont toujours dans le milieu du sport, ils ont tout simplement peur des retombées. Le discours des fédérations est qu’il ne faut pas jeter l’opprobre sur ces mêmes fédérations donc les propos des athlètes vont être systématiquement étouffés, transformés. Sans parler de leur carrière sportive qui va être bloquée. En général quand les victimes nous appellent c’est parce qu’elles vont sortir du milieu du sport.

Elles sont profondément blessées par ce qu’il se passe et très souvent elles nous disent, et ce même si ce sont des sportifs de haut niveau avec un mental particulièrement fort, qu’elles ne sont pas en mesure d’assumer psychologiquement leurs blessures très profondes (viols, agressions sexuelles) ni le fait d’avoir à se battre contre le monde sportif, fédéral et avoir à prouver que ce n’est pas elles qui ont aguiché l’agresseur, qu’elles ne sont pas en faute.

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On pourrait pourtant croire que les sportifs pourraient profiter, à partir d’un certain niveau de notoriété, de leur aura pour sortir de leur silence…

C’est même tout le contraire. Même si ces sportifs sont connus et je dirais même parce qu’ils sont connus, ils savent justement que la pression du monde sportif va être encore plus forte et violente contre eux parce que les déclarations éventuelles de ces sportifs vont directement incriminer le monde du sport. Et donc qu’en face toute les forces seront déployées pour faire taire ces victimes.

Il n’y a pas de conscience de caste ? Les sportifs ne vont pas se dire « x ou y est sorti de son silence, je vais soutenir son combat moi aussi » ?

Disons que dans ces cas-là, très souvent il n’y a plus de copain et de copines à vos côtés. C’est ça le problème aussi car quand il faut passer à l’acte et témoigner à la barre il n’y a plus grand monde pour témoigner… Ce sont des gens qui s’entraînent pour avoir des médailles et surtout maintenant avec les Jeux en France et à mon avis l’omerta va être encore plus forte. Il y a toujours cette pression au niveau du sport qui fait taire la victime. Souvent les victimes n’osent pas parler parce qu’elles savent très bien que si elles le faisaient certaines personnes seront médisantes à leur égard. Ca ne sera pas à 100% « la pauvre, on va travailler pour elle, on va l’aider. »

Vous évoquiez plus tôt la force mentale des sportifs. Est-ce que ce silence ne vient pas un peu de là dans le sens où ils peuvent se dire que c’est quelque chose à endurer puis à rejeter ?

Je suis complètement d’accord. Ca joue. On est dans la performance. C’est le fait d’être par définition en compétition : il y a un plus fort et un moins fort. Donc on intègre intrinsèquement depuis tout petit cette notion de plus fort ou moins fort et on l’intègre parce que c’est normal, c’est la loi du sport. « Il est plus fort que moi, il a gagné, c’est donc normal que je me taise et je dois l’endurer. » C’est antisportif de dire quoi que ce soit.

C’est vrai que cette notion de puissance et de compétition fait qu’on intègre cette souffrance, on la banalise. La personne qui est plus forte que nous, que ce soit un entraîneur ou peu importe, on n’a pas à se rebeller contre elle. C’est un mécanisme qui est inconscient, la victime ne se pose pas la question. Pour revenir à l’entraîneur, c’est l’incarnation de la puissance et c’est celui par lequel on peut arriver aux Jeux ou aux championnats départementaux, régionaux ou peu importe la carotte.

« Un responsable d’un pôle sport qui était un ancien élève de ce même pôle m’appelle un jour et me demande "est-ce que c’est normal, dans un examen médical de toucher les testicules et la verge d’un sportif ?" »

Vous parlez d’inconscience. Justement les sportives et sportifs ont-ils toujours conscience d’être victime d’abus, d’agressions ou de harcèlement sexuel ?

Il y a des rapports un peu anciens qui ont été établis à ce sujet, où les sportifs répondent à la question « est-ce que vous avez déjà subi des attouchements, etc » et disent « je ne sais pas ». Je ne sais plus exactement mais je crois qu’il y en a 10 ou 11% dans ce cas. C’est énorme. Ca peut vouloir dire plusieurs choses. Soit ils ne veulent pas se poser la question parce que les conséquences d’une réponse serait dommageables pour eux parce que ça veut dire qu’automatiquement il faut changer d’entraîneur et ça entraîne par ricochet des tas de problèmes. Ou alors cela a à voir avec cette proximité des corps, on y revient. Est-ce que « c’est vrai que l’entraîneur, quand il m’a parlé en gym, il m’a touché les fesses, il a peut-être pas fait exprès parce que sa main a glissé et puis c’est mon entraîneur ».

C’est quelque chose de très inconfortable parce que d’un côté il y a quelque chose de dérangeant mais de l’autre on l’occulte parce qu’on se touche en sport, « il faut bien que quelqu’un me strappe quand je fais un mouvement dangereux en gym ». Il y a tout une incertitude et pas assez d’interlocuteurs dans le milieu pour que les sportifs puissent parler parce que les personnes dans le monde du sport ont très peu d’écoute et de bienveillance par rapport à ce que dit le sportif.

En conclusion, y-a-t-il des sports où les agressions sexuelles sont plus fréquentes, où l’on recense le plus d’anomalies ?

Franchement, je ne pense pas. Parce que là au niveau des appels, des coups de fil que l’on reçoit, il n’y a rien qui ressort. On se rend compte que c’est vraiment une question de personnalité déviante et de ce fait tous les sports sont touchés. Je ne suis pas sûre que la particularité sportive ait grand-chose à voir avec ça.

Et vous, avez-vous, vous aussi été victime de harcèlement ou d'agression? Que faudrait-il faire, d'après vous, pour éviter ce type d'agissements? Dites nous ce que vous en pensez à contribution@20minutes.fr