JO 2016: Où sont passés les sans-abri de Rio?

REPORTAGE La mairie aurait entrepris une opération d’«hygiénisation» des lieux touristiques de la ville avant les Jeux, selon des ONG…

De notre correspondant à Rio, Corentin Chauvel

— 

Un sans-abri dans les rues de Rio.

Un sans-abri dans les rues de Rio. — Silvia Izquierdo/AP/SIPA

« C’est du maquillage ! » Sur sa couche en carton placée sur le sol, Fabio sourit ironiquement lorsqu’on lui demande comment le centre-ville et la zone sud de Rio – les quartiers touristiques – ont été étrangement vidés de leurs sans-abri depuis le début des JO. Avec des dizaines d’autres personnes, il va pouvoir échapper une nuit de plus aux maraudes des équipes municipales en dormant devant le bâtiment du Défenseur public de Rio, équivalent du Défenseur des droits français, qui est notamment équipé de caméras de surveillance.

>> A lire aussi : JO 2016: A l’ombre du parc olympique, Vila Autodromo, la favela résistante

Selon lui, ces maraudes n’auraient plus grand-chose à voir avec la bienfaisance ces derniers mois. « Ils ramassent les gens dans la rue et les emmènent dans des abris qui ressemblent à des comptoirs de drogue, et là, ils les maltraitent », raconte Fabio, qui a déjà vécu cette mauvaise expérience.

De plus, l’abri municipal le plus proche du centre-ville, où vit la majorité des SDF de Rio – ils seraient entre 6.000 et 10.000 dans toute la ville – est près de l’aéroport international, à plus de 20 km. « Quand on arrive là-bas, comment on fait pour revenir sans argent ? », s’indigne l’homme de 35 ans. D’autres craignent de retourner au même endroit.

Une opération inhumaine et fasciste

Ces dernières années, Rio a été le siège de grands événements (Rio + 20, Coupe du monde, Jeux Olympiques) ; « à leur approche, la mairie entreprend sa traditionnelle ‘’politique d’hygiénisation’’, une opération inhumaine et fasciste. Vous accueillez le monde et vous délogez votre propre peuple ! », clame sans détour Carla Beatriz Nunes Maia, responsable du secteur des droits de l’homme du Défenseur public.

« Depuis un an, on a observé une hausse de 60 % des plaintes venant de la part des sans-abri dont les droits font l’objet de violations arbitraires, illégales, agressives et inadmissibles dans un Etat de droit », martèle-t-elle. Depuis mars, elle en a reçu plus de cinquante, au contenu varié.

La juriste confirme l’histoire de Fabio : « Les équipe municipales viennent avec un camion à ordures et y jettent toutes les affaires personnelles des SDF avant de les emmener de force dans les abris. Ce n’est que sur place qu’ils leur proposent d’y séjourner ou non, ce qui doit normalement leur être demandé avant même de les embarquer ! »

Parfois, les méthodes seraient moins directes, mais non moins sournoises. « Dimanche dernier, sous prétexte du marathon, ils ont empêché les associations de venir nous apporter un petit-déjeuner et depuis le début des Jeux, plus personne vient nous servir un dîner car la police les verbalise », déplore Fabio, qui s’apprête à dormir une fois de plus le ventre vide.

« Pas loin d’ici, la police vient réveiller tous les matins très tôt les sans-abri pour leur demander leurs papiers, ils nous les demandent sans arrêt et on termine au poste si on ne les a pas, pourquoi ils ne viennent pas nous apporter à manger plutôt ? »

Un « récit » monté de toutes pièces, selon la mairie

Contacté par 20 Minutes, le secrétariat municipal au Développement social (SMDS), chargé de la prise en charge des SDF, indique qu’il « n’a reçu aucune plainte d’agression de sans-abri de la part du Défenseur public de Rio ni aucune demande officielle de réunion. » Faux, réfute Carla Beatriz Nunes Maia. « Avant de parler à la presse, j’ai alerté les équipes municipales, leur demandant une réunion d’urgence pour discuter de leurs pratiques, ils l’ont refusée par courriel, j’en ai la preuve », affirme-t-elle.

 

Pour le SMDS, ces accusations sont un « récit » monté de toutes pièces : « Il n’y a eu aucune plainte d’aucun organisme lors des derniers grands événements, dont les Jeux Olympiques (…) il n’y a et n’y aura aucun type de violation des droits des personnes vivant dans les rues de Rio ». « C’est une blague ! Nous avons des témoignages incriminants », persifle Murillo Sabino, cofondateur du Projeto Ruas, une initiative venant en aide aux sans-abri des quartiers de Botafogo et Leblon.

« Choc d’Amour » contre « Choc d’Ordre »

Afin de contrer l’opération municipale « Choque de Ordem » (« Choc d’Ordre »), visant plus globalement depuis 2009 à nettoyer Rio de sa saleté comme de ses éléments gênants (vendeurs illégaux, SDF…) avec une intensité redoublée à l’approche des JO, Projeto Ruas a lancé la semaine dernière l’initiative « Choque de Amor » («Choc d’Amour »), invitant toute personne témoin d’une scène de violence envers les sans-abri de la dénoncer auprès de l’ONG. Cette dernière, tout comme le Défenseur public, a également commencé à distribuer des flyers aux SDF sur lesquels sont inscrits leurs droits afin de s’en servir en cas d’abus d’autorité.

Tandis que le Défenseur public songe à une action judiciaire à l’encontre de la mairie, SDF comme organismes de défense s’interrogent sur l’après-JO. Fabio est déjà dans l’expectative : « Il faut voir si la situation ne va pas rester ainsi après les Jeux, je vais devenir fou si c’est le cas. » 

Pour Murillo Sabino, la réponse viendra aussi de la société civile, qui partage, selon lui, la responsabilité de cette « hygiénisation ». Comme il le rappelle, « l’opération Choque de Ordem est la solution trouvée par la mairie aux réclamations des commerçants et des habitants ».

Mots-clés :