VIDEO. «Je réalise pourquoi si peu d'athlètes trans ont fait leur coming-out»

INTERVIEW « 20 Minutes » a rencontré la première joueuse trans à avoir disputé un match qualificatif de la Coupe du monde, au sein d'une équipe masculine. Jaiyah Saelua est à l’affiche du documentaire « Une équipe de rêve »…

Propos recueillis par Antoine Maes

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Johnny

Johnny — PETER PARKS / AFP

Jaiyah Saelua n’est pas exactement l’archétype du joueur d’équipe de foot masculine qu’on est habitué à interviewer. Elle est maquillée, montée sur talons et équipée d’un éventail qu’elle agite frénétiquement. Normal : elle est la première joueuse transgenre reconnue comme tel par la Fifa à avoir disputé une rencontre de qualification pour le Mondial. Son état-civil est masculin (le prénom Johnny figure sur ses papiers), mais elle vit 7 jours sur 7 en tant que femme. Son histoire, c’est aussi celle de toute cette sélection du Pacifique qui se bagarre pour enfin gagner un match : elle est racontée dans l’excellent documentaire Une équipe de rêve (Une équipe de rêve en français), sorti en France le 10 juin.

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Que voulez-vous dire quand vous dites que le fait de devenir un symbole vous est tombé dessus ?

Je ne me vois pas comme un symbole, une ambassadrice. Ça m’a été donné sans que j’aille le chercher. Je ne savais pas qu’ailleurs dans le monde, d’autres transgenres n’avaient pas l’opportunité de jouer au plus haut niveau dans leur pays. Je le vis comme un honneur, ce titre de première trans à jouer un match de qualification à une Coupe du monde. J’espère seulement être une voix pour les autres femmes trans qui se sentent limitées dans leur pays.

Pouvez-vous expliquer ce que sont les « Fa’afafine »*, une sorte de 3e genre au Samoa ?

La traduction littérale, c’est « nous sommes les femmes » ou « féminité ». Mais culturellement, pour que tout le monde comprenne, on va dire que c’est « transgenre de la culture samoane ». Je n’aime pas trop le mot transgenre, parce que les stéréotypes qui y sont associés sont très négatifs dans les sociétés occidentales. Mais le mot Fa’afafine a un sens très positif. Ils sont très respectés aux Samoa. Historiquement, ils sont vus comme un genre supérieur aux femmes et aux hommes, presque comme des demi-dieux. La colonisation, la religion ont un peu changé tout ça, mais ce respect reste.

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Quand on regarde le film, on sent que tout est naturel pour vos coéquipiers. Vous arrivez à comprendre ce qui peut poser problème à certains à l’étranger ?

Ça en dit long sur la société occidentale. Ils revendiquent leur développement, leur civilisation. Mais ils ont encore beaucoup à apprendre quand on parle de leur perception des cultures indigènes. Je pense que beaucoup de cultures polynésiennes sont plus avancées quand il s’agit de la perception de l’autre.

 

Vous êtes-vous déjà demandé ce qu’aurait été votre vie dans un pays européen ?

Maintenant, je le sais parce que j’ai fait quelques recherches sur la perception des trans. Et plus spécialement dans le football, qui est tellement dominé par les hommes. Cela me fait peur d’y penser, et je réalise vraiment pourquoi si peu d’athlètes transgenres ont fait leur coming out et ont joué.

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Vous vous souvenez des premières insultes reçues sur un terrain ?

En fait, ça arrive tout le temps, et c’est lié au fait d’être un athlète. Ça arrive à tout le monde, c’est une part de la culture du jeu. Etre une personne trans fait simplement de moi une cible plus facile. Mais ça ne m’affecte pas. La preuve, je n’ai pris qu’un seul carton jaune dans toute ma carrière.

Avez-vous appris à aimer ce rôle de symbole ?

Il y a des hauts et des bas. Parfois ça m’a dépassée, surtout au début, quand je ne m’y attendais pas. Tout ce que je faisais, c’était jouer au foot, exercer ma passion. Etre trans, c’était quelque chose de complètement différent. C’est beaucoup de pression, mais je fais de mon mieux. C’est important de se défendre, d’être reconnu dans sa communauté. Mais ça n’est jamais assez important si vous risquez votre vie. J’ai l’impression que même moi, comme porte-parole, j’ai mes limites. Je n’irai pas dans un pays qui me crucifiera, littéralement, pour ce que je peux dire et ce que je représente.

Vous donneriez quel conseil à une personne trans qui jouerait en Europe ?

Je sais qu’elle va passer de très mauvais moments. Mais ce qui est important, ce n’est pas que ce soit elle qui reçoive le message, plutôt les gens autour d’elle. Je pourrais lui dire tout ce que je veux pour l’encourager, mais si la société continue de la tirer vers le bas, elle ne peut pas progresser. L’éducation, c’est parler à la communauté, c’est la seule façon pour qu’on se sente bien dans sa peau et qu’on ait du succès dans sa vie.

Vous avez l’impression que c’est perdu d’avance, spécialement dans le foot ?

C’est trop tôt pour que le combat soit perdu. Tôt ou tard, les trans prendront leurs marques. En dehors du foot, les femmes trans commencent à émerger. Regardez Laverne Cox, la première trans à faire la couverture de Time. Regardez Carmen Carrera, Janet Mock… Ce sont des gens qui font avancer la cause trans, et qui donnent aux plus jeunes l’espoir d’avoir du succès. Le football a une culture très ancrée, parce que c’est un des sports les plus vieux, et c’est très dur de changer les choses.

Vous pourriez jouer pour une équipe féminine ?

Je pourrais. Mais il faut d’abord faire une opération, et ensuite attendre deux ans pour rejouer avec les femmes. Et tout le monde ne peut pas se financer l’opération, donc en plus des deux ans, vous avez vite 80 ans et vous ne pouvez plus jouer ! Mais je ne veux pas jouer avec les filles, parce que c’est mon choix. Mais [la joueuse trans] qui veut, elle doit comprendre qu’elle a un avantage ! Il faut faire un traitement qui rétablira l’équilibre. C’est mon opinion personnelle. Beaucoup de femmes trans doivent comprendre qu’on ne peut pas attendre que le monde nous épargne parce que nous sommes trans. Ça ne fait pas de vous quelqu’un de spécial, il y a des règles à suivre.

Le plus dur, c’est l’intolérance, ou bien les règlements ?

Pour moi le plus important, c’est que les gens comprennent. Parce qu’à partir de là, les règles deviennent plus simples à changer.

*Fa'afafine

Les Fa'afafine sont considérés comme le «troisième genre» aux îles Samoa. Nés hommes, ils se sentent femmes et sont parfaitement tolérés dans la société samoane, voire même adorés comme des demi-dieux réunissant les qualités féminines et masculines.