L'écrivain Richard Millet, photographié en mai 2006.
L'écrivain Richard Millet, photographié en mai 2006. - BALTEL/SIPA

Alexandre Sulzer

Peut-on tenter de comprendre la tuerie d'Anders Breivik, le Norvégien qui a assassiné 77 personnes en juillet 2011 près d'Oslo au nom du rejet du multiculturalisme? Après Jean-Marie Le Pen qui avait pointé du doigt la «naïveté» du gouvernement norvégien qui «n'a pas pris la mesure du danger mondial que représente (...) l'immigration massive», c'est au tour du prestigieux écrivain et éditeur Richard Millet de s'y risquer. Son pamphlet Eloge littéraire d'Anders Breivik (éd. Pierre Guillaume de Roux) – un texte touffu et ambigu d'une quinzaine de pages – a choqué la Norvège. Et secoue désormais la rentrée littéraire en France. Car si le membre du comité de lecture de Gallimard prend soin de préciser qu'il n'approuve pas les crimes d'Anders Breivik, il rend hommage à leur «perfection» formelle et dénonce au vitriol le multiculturalisme qui les aurait motivés.

Malaise dans le milieu intellectuel

Embarras chez Gallimard qui, mardi, refusait de s'exprimer sur le sujet. Certains auteurs maison, comme Tahar Ben Jelloun ou Annie Ernaux, ont d'ores et déjà exprimé leur malaise. Infréquentable, Richard Millet? «Rien ne serait pire qu'une campagne de dénigrement qui lui permettrait de se victimiser», répond le politologue Jean-Yves Camus, spécialiste des radicalités politiques pour qui Richard Millet n'est pas tant un écrivain d'extrême droite qu'un «penseur de la décadence et du déclin de la civilisation européenne», comme Renaud Camus, autre auteur controversé.

Ni dérapage ni pierre apportée au débat mais plutôt une «course à la transgression» de la part d'un «littérateur qui semble aimer la provocation». «Un type comme Breivik qui assassine sans mauvaise conscience, ça mérite qu'on s'interroge, il n'y a aucun sujet tabou», rétorque le journaliste Robert Ménard. «Je ne comprends pas ce texte, je ressens un sentiment de désolation et de tristesse, confie pour sa part Franz-Olivier Giesbert, un ami de Richard Millet. Il est un splendide écrivain, un grand éditeur. Mais la politique, ce n'est pas un sujet pour lui.»

Quelques extraits de Eloge littéraire d'Anders Breivik, le pamphlet de Richard Millet.

Des actes que je n'approuve pas. «... je voudrais qu'on garde à l'esprit que je n'approuve pas les actes commis par Breivik (...). C'est pourtant sur ces actes que je me pencherai, frappé par leur perfection formelle, donc, d'une certaine façon, (...) par leur dimension littéraire, la perfection, comme le Mal, ayant toujours peu ou prou à voir avec la littérature.»

Ce qui attend nos sociétés. «Dans cette décadence, Breivik est sans doute ce que méritait la Norvège et ce qui attend nos sociétés qui ne cessent de s'aveugler pour mieux se renier, particulièrement la France et l'Angleterre ; loin d'être un ange exterminateur ni une bête de l'Apocalypse, il est tout à la fois bourreau et victime, symptôme et impossible remède.»

Fracture idéologico-raciale. «On peut donc dire que Breivik est un enfant de la ruine familiale autant que de la fracture idéologico-raciale que l'immigration extra-européenne a introduite en Europe depuis une vingtaine d'années, et dont l'avènement avait été préparé de longue date par la sous-culture de masse américaine, conséquence ultime du plan Marshall (...).»

Criminalisation du patriotisme. «Breivik est, comme tant d'autres individus, jeunes ou non, exemplaire d'une population devant qui la constante dévalorisation de l'idée de nation, l'opprobre jeté sur l'amour de son pays, voire la criminalisation du patriotisme, ouvrent un abîme identitaire (...)»

Guerre civile en cours. «Breivik nous rappelle, d'une manière dont la signature dessert la pensée (ou même l'abolit), qu'une guerre civile est en cours en Europe.»

Un profil complexe

Auteur prolixe, Richard Millet a écrit une cinquantaine de livres. Comme éditeur, il a publié des romans à succès comme Les Bienveillantes de Jonathan Littell ou L'Art français de la guerre d'Alexis Jenni. Il a participé à la guerre du Liban aux côtés des phalangistes chrétiens.