Le premier jour de l'été fêté dans le Golden Gate Park de San Francisco, le 21 juin 1967.
Le premier jour de l'été fêté dans le Golden Gate Park de San Francisco, le 21 juin 1967. - AP / SIPA

Corentin Chauvel

L’été est régulièrement une période creuse pour l’actualité. Une saison où les sujets sur les vacances et la météo se partagent la une des médias. Mais parfois, les événements diplomatiques, culturels, criminels ou climatiques, se bousculent pendant cette seule période estivale, voire au-delà, et marquent à jamais l’histoire. 20 Minutes revient sur cinq étés marquants des cent dernières années.

Après deux premiers épisodes consacrés à des années tragiques (1914 et 1944), place à un été rempli de bonheur, de paix et d’amour: le «Summer of Love» de 1967. L’«été de l’amour», consécration du mouvement hippie qui laissera son empreinte culturelle jusque dans les années 1970, a établi son quartier général à San Francisco, et plus précisément à Haight-Ashbury, dans le Golden Gate Park.

«Nous avons une révolution privée en cours»

Héritiers directs des beatniks, les hippies s’inscrivent dès 1965 et sous la houlette du poète Allen Ginsberg, en tant que contre-culture et mouvement de contestation, prônant un mode de vie en complet décalage avec les valeurs traditionnelles américaines (relations sexuelles libres, usage de drogues, pratique de religions orientales). «Nous avons une révolution privée en cours», dit un tract distribué à Haight-Ashbury en 1967, illustrant cette révolte. C’est justement cette année-là que le mouvement prendra véritablement forme à San Francisco, après deux premiers rassemblements fondateurs en 1965 et 1966.

Le «Summer of Love» sera précédé du «First Human Be-In», le 14 janvier 1967, qui verra 20.000 personnes déferler à Haight-Ashbury pour écouter les groupes qui constitueront la bande originale du mouvement hippie: Grateful Dead, Jefferson Airplane, etc. «Peu à peu la rumeur va se répandre à travers le pays que quelque chose est en train de se passer dans ce district de San Francisco», explique Aurélien Leblay dans son mémoire Musique et protestation dans la société américaine des années 1960-1970, écrit pour l'Institut d'Etudes Politiques d'Aix-en-Provence (2004).

«C’était bourré d'horribles adolescents défoncés»

Lorsque l’été arrive, ce sont près de 50.000 personnes qui vivent à Haight-Ashbury, en accord avec leurs principes qui vont inspirer les plus grands artistes de l’époque, précise l’auteur. Deux mois après la sortie de «All you need is love», qui s’inscrit parfaitement dans le cadre hippie, le guitariste des Beatles, George Harrison, débarque le 7 août à Haight-Ashbury avec femme et amis. Son témoignage est édifiant.

«Je suis allé là-bas en espérant trouver un endroit éblouissant plein de bohémiens sympas réalisant des œuvres d’art. (…) Mais c’était bourré d’horribles adolescents fugueurs boutonneux et défoncés. (…) Beaucoup d’entre eux étaient très jeunes, venus de toute l’Amérique dans cette Mecque du LSD», décrit George Harrison dans Anthology, lui qui avait pourtant aussi consommé de l’acide avant sa visite du quartier.

«Foutons le camp d’ici»

Le Beatle raconte que, sur place, des dizaines d’autochtones l’ayant reconnu le suivent tel le «Messie», lui proposant toutes sortes de choses dont de la drogue. Lorsqu’il refuse, la foule se montre soudain hostile. «On a marché de plus en plus vite à travers le parc et on a fini par sauter dans la limousine en disant: "Foutons le camp d’ici". Et on est retournés à l’aéroport», poursuit-il, profondément désabusé par l’expérience.

L’analyse de George Harrison sur Haight-Ashbury et toute la mythologie qui l’entoure rejoint celle, à plus long terme, d’Aurélien Leblay. La «culture de la drogue» a décrédibilisé le mouvement hippie auprès d’une partie de ceux qui croyaient en son potentiel révolutionnaire et d’ouverture sur le monde. «Le LSD et d’autres drogues qui, en plus de fabriquer une réalité complètement déformée, a mené beaucoup de ces jeunes à une déchéance tragique au bout d’à peine quelques années de consommation intensive», indique l’auteur. «Pour moi, ça a été le tournant. (…) Cela m’a fait réaliser: "Ce n’est pas ça"», conclut le Beatles qui s’est finalement tourné vers la méditation.