De notre correspondant à la Réunion
Les yeux piquent. Le gaz lacrymogène s'est répandu pour la troisième nuit consécutive dans l'air du Chaudron jeudi soir. Les premières échauffourées ont commencé aux alentours de 20h. Jets de galets et poubelles incendiées. Une violence rapidement calmée par un déploiement de 80 gendarmes de l'escadron de Bellac dans le Limousin, arrivés le matin même. Les militaires ont bloqué l'accès au quartier, transformant les rues en no man's land où demeuraient quelques feux de détritus. Une centaine de casseurs présents au moment de l'arrivée des gendarmes, ont été repoussés et cantonnés dans une artère du Chaudron.
En revanche, les émeutes se sont déplacées dans d'autres quartiers de Saint-Denis de La Réunion et même dans des villes qui, jusqu'alors, avaient été épargnées. A Saint-André, à Saint-Louis, de violents affrontements ont opposé de jeunes émeutiers à la police. Comme un bras d'honneur fait à l'appel au calme lancé par le préfet et des élus.
180 sorties de pompiers ont été comptabilisées par le Service départemental d'incendie et de secours dans la nuit de jeudi à vendredi. Le fait le plus marquant a été l'incendie d'un salon de beauté au Port, dans l'ouest de l'île. Deux enfants incommodés par les fumées ont dû être hospitalisés. A Saint-Benoît, dans l'est de l'île, un gendarme a été «sérieusement blessé» par un cocktail molotov qu'il a reçu au visage, a indiqué Benoît Huber, directeur de cabinet du préfet.
Soixante-seize interpellations
Partout le même scénario s'est produit durant la nuit : des groupes de 50 à 100 jeunes investissent le centre-ville, dégradent du mobilier urbain, enflamment des poubelles, provoquant l'intervention des forces de l'ordre qu'ils affrontent par des jets de pierres avant d'être dispersés par les grenades lacrymogènes. Pour la seule commune de Saint-Louis, dans le sud de l'île, 26 jeunes ont été interpellés dans la nuit, la grande majorité d'entre eux ayant à peine 16 ans, selon la préfecture. Au total, 76 interpellations ont eu lieu pendant la nuit.
Dans le quartier du Chaudron à Saint-Denis, investi en force par les policiers du GIPN et de la Compagnie départementale d'intervention - plus de 150 hommes engagés, selon un officier - les violences se sont poursuivies pour la troisième nuit consécutive. Les policiers ont essuyé une pluie de cocktails molotov de la part d'une centaine de jeunes mais pour la première fois depuis mardi, aucun commerce ou bâtiment public n'a fait l'objet de pillages ou de dégradations importantes, a relevé Benoît Huber.
Selon ce dernier, la fermeté des condamnations prononcées jeudi après-midi par la justice pourraient l'expliquer. Quatre jeunes, arrêtés lors des pillages, ont écopé des peines allant de six mois à deux ans de prison ferme, assortis d'un mandat de dépôt à l'audience. Deux autres ont été maintenus en détention provisoire en attendant leur comparution.
La journée de jeudi s'était pourtant écoulée doucement, comme si de rien n'était, après une nuit mouvementée au cours de laquelle au Chaudron, au Port et à Saint-Benoît, six commerces avaient été pillés, un cyber-case, une bibliothèque incendiés et cinq voitures détruites par les flammes.
Ces heurts, les plus violents depuis le début de la crise, sèment un peu la panique. Ghislaine, 88 ans, domiciliée au Chaudron depuis plus de trente ans, rentre des courses. Elle a connu les événements de 1991 et de mars 2009. Et elle n'a pas fermé l'œil de la nuit. «Il y avait beaucoup d'explosions, j'avais peur. Les jeunes criaient», raconte-t-elle, encore toute tremblante, avant de conclure: «J'avais l'impression que c'était la guerre.»