Likamva Cekiso était encore adolescente quand elle a été violée. Comme de nombreuses lesbiennes des townships sud-africaines, elle a été victime de "viols correctifs", destinés à la convertir à une hétérosexualité jugée plus orthodoxe.
Likamva Cekiso était encore adolescente quand elle a été violée. Comme de nombreuses lesbiennes des townships sud-africaines, elle a été victime de "viols correctifs", destinés à la convertir à une hétérosexualité jugée plus orthodoxe. - Rodger Bosch afp.com

© 2012 AFP

Likamva Cekiso était encore adolescente quand elle a été violée. Comme de nombreuses lesbiennes des townships sud-africaines, elle a été victime de "viols correctifs", destinés à la convertir à une hétérosexualité jugée plus orthodoxe.

"Je vivais comme une lesbienne, c'est pourquoi il m'a violée. Il m'a dit qu'une femme doit aller avec un homme, pas avec une dame", raconte-t-elle.

C'est son cousin qui a voulu remettre cette jeune femme de 29 ans dans le droit chemin. Elle a eu une fille, maintenant âgée de 11 ans, suite à un second viol après que sa famille eut couvert la première agression.

Le monde de Likamva --le nom a été changé -- semble très éloigné des bars gay, des boîtes de nuit, des fêtes de mariages homosexuels et des lois libérales qui garantissent égalité et liberté sexuelle dans l'Afrique du Sud post-apartheid.

Elle vit pourtant à Gugulethu, township située à quelques kilomètres du centre du Cap, la capitale gay du pays qui attire des touristes homosexuels venus du monde entier.

Selon les militants des droits de l'Homme qui viennent à leur secours, les lesbiennes des cités noires --mais aussi leurs soeurs des pays voisins-- risquent au mieux d'être tournées en ridicule, au pire d'être passées à tabac, violées ou même assassinées.

A seulement 25 ans, Lindeka Stulo a été attaquée à quatre reprises, échappant de peu au viol à chaque fois. Mais elle a passé un mois à l'hôpital avec une jambe cassée, après son premier passage à tabac.

"Alors qu'ils me frappaient, ils disaient que je devais changer, que je suis une fille, que je ne pouvais fréquenter une autre femme, et qu'ils allaient me montrer que je suis une femme, en me frappant et me violant", a-t-elle raconté à l'AFP.

"Ma plus grande peur, c'est que tout le monde me dit la même chose, tous les ans: tu vas être violée, tu vas être violée, tu vas être violée", dit-elle, mentionnant au passage qu'elle a découvert l'an dernier le corps d'une amie proche, qui se décomposait dans une poubelle.

Dans la ville du Cap, souligne-t-elle, "vous pouvez prendre la main de votre amie et l'embrasser en public. Ici, dans la township, si vous faites ça, vous vous mettez en danger".

Et comme si cela ne leur suffisait pas d'être rejetées par leurs propres familles, les lesbiennes des townships doivent aussi endurer la morgue de policiers pourtant censés les protéger, qui souvent rient ou appellent leurs collègues pour écouter quand elles viennent porter plainte.

Tout n'est pas perdu pour autant: la justice a quand même infligé début février 18 ans de prison aux quatre meurtriers d'une jeune lesbienne, lynchée il y a six ans à Khayelitsha, la plus grande township noire du Cap. Plus que ce qu'avait demandé le procureur.

Bien que la discrimination ait largement été dénoncée, une certaine conception de la virilité, les traditions et la religion sont profondément ancrées dans ces quartiers où vit la majorité de la population sud-africaine.

"Ils ne comprennent pas et je ne pense pas qu'ils comprendront jamais une femme avec une femme", souligne Likamva Cekiso, qui connaît une femme violée par son propre père qui n'a pas supporté son homosexualité.

"Peut-être un jour... Mais maintenant, nous pouvons juste prier et souhaiter qu'un jour les hommes comprendront pourquoi les gens sont comme ça, pourquoi nous sommes lesbiennes!"

"Je pense que nous ne connaîtrons jamais l'étendue du problème. Ce que nous savons, c'est qu'il est plus important que tout ce qu'on peut imaginer", soupire Sharon Ludwig, une responsable de l'ONG Triangle Project.

Selon les associations s'occupant de ces femmes, il n'y a aucun moyen fiable de quantifier les "viols correctifs", dilués dans les statistiques effrayantes des viols "classiques": selon les chiffres de la police, un viol est commis toutes les dix minutes.

Et une étude de 2009 a montré qu'un homme sur quatre admet avoir participé à un viol.

Faute de statistiques fiables puisqu'on estime qu'un viol sur 25 seulement fait l'objet d'une plainte, des études concordantes d'ONG montrent que l'Afrique du Sud connaît l'un des pires taux de viol dans le monde, comparable aux taux de pays en guerre.