Propos recueillis par Catherine Fournier

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Comment êtes-vous devenu client de prostituées?

Quand je suis rentré dans la marine nationale à l’âge de 20 ans, à la fin des années 70, je n’avais pas accès aux femmes dans les pays étrangers où l’on passait. Par ailleurs, la pression du groupe d’hommes auquel j’appartenais était forte, on était presque encouragé. J’ai eu une dizaine de relations sexuelles tarifées pendant trois ans.

Pourquoi avez-vous arrêté?

J’ai arrêté sans trop de raison au départ. Une réflexion inconsciente était peut-être déjà à l’œuvre. Il faut dire que j’ai vu des choses terribles, avec des conditions vraiment dégradantes pour les femmes. Mais que ce soit dans des très grands hôtels de luxe, avec des escorts, ou dans des bordels glauques, il n’y a pas de point positif, surtout pour un gamin de 20 ans qui n’a aucune éducation à la sexualité.

Les conditions diffèrent cependant d’un pays à l’autre, est-ce la même réalité en France?

Il n’y a jamais de véritable liberté pour les prostituées, que des différences de contraintes, entre une fille qui arrive de Bulgarie, après s’être fait violer dix fois, et une jeune femme qui décide de se prostituer pour une raison ou pour une autre. Il n’y a pas de prostituées heureuses. Certaines arrivent à gérer la violence et ne se sentent pas trop mal mais une grande majorité est complètement détruite. Avoir cinq à dix rapports sexuels par jour non désirés, aucun être humain n’est adapté à cela. Ces femmes ont des capacités de résistance à la souffrance très importantes, via des processus psychologiques puissants, comme la décorporalisation.

Et du côté des clients?

Je ne connais pas un client qui soit satisfait de l’acte sexuel vécu de cette façon là. Cela n’a aucun intérêt, c’est de la masturbation. Sexuellement, c’est zéro. Certes, cela permet de choisir et de changer ses partenaires sexuels. On peut aussi avoir accès à des femmes auxquelles on ne penserait jamais avoir eu accès autrement si l’on est complexé. Et certains hommes se permettent de demander des pratiques sexuelles qu’ils ne solliciteraient pas auprès de leur compagne. Mais il n’y a aucune relation. C’est un climat très particulier qui crée une addiction. On est pris dans l’engrenage de ce monde mystérieux, fascinant.

Si ces hommes ne pouvaient plus librement aller voir des prostituées, sur quoi se reporteraient-ils selon vous?

Si la loi avait interdit l’achat de services sexuels à l’époque, je n’y serai jamais allé. Je ne serai pas devenu un agresseur ou un violeur! Je me serai masturbé une fois de plus, c’est tout. Les pulsions sont maîtrisables pour les hommes comme pour les femmes. Ce sont 2.000 ans de patriarcat qui laissent à penser que les hommes ont des besoins sexuels irrépressibles. Ce qu’il faut c’est éduquer davantage. Education-pénalisation, c’est le couple indispensable. Il faut être innovateur et audacieux dans l’éducation sexuelle. On est en net recul sur ce plan et on ne fait que dans l’hygiénisme. Mais ce qu’il faut retenir surtout, c’est que la réciprocité du désir sexuel est indispensable. C’est un débat très complexe, à mener même au sein du couple.

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