Pilote des enquêtes dans l'affaire Bettencourt, le procureur de Nanterre Philippe Courroye est contesté par plusieurs parties et syndicats de magistrats. Ces derniers demandent la nomination d'un juge d'instruction ou le dépaysement des investigations pour écarter tout soupçon de partialité.
Philippe Courroye a ouvert trois enquêtes préliminaires dans cette affaire: l'une pour vol et atteinte à la vie privée après la révélation d'enregistrements clandestins entre Liliane Bettencourt et son entourage, une autre sur le contenu de ces enregistrements et une troisième après les déclarations de l'ex-comptable de la milliardaire évoquant un éventuel financement politique illégal.
Les partisans d'un dépaysement vers une autre juridiction, à l'instar de Martine Aubry (PS) ou de Dominique de Villepin (République solidaire), ou de la nomination d'un juge d'instruction, avancent plusieurs raisons: le statut du procureur, hiérarchiquement dépendant du pouvoir exécutif, ses pouvoirs d'enquête mais aussi l'itinéraire du juge Courroye.
Dominique de Villepin dénonce ainsi ses «liens d'amitié» avec Nicolas Sarkozy - et le fait que son rôle soit évoqué dans les enregistrements pirates. Pour Arnaud Montebourg, il «défend des ordres du pouvoir» et «parce qu'il est mêlé à ce scandale (il) devrait donc déontologiquement se dessaisir».
Le procureur entretient en outre des relations tendues avec la présidente de la 15e chambre du tribunal correctionnel de Nanterre, Isabelle Prévost-Desprez, qui veut également enquêter sur les enregistrements clandestins. «Tout le monde connaît le caractère personnel de (leur) antagonisme. Il est donc évident que ça aurait dû être dépaysé à Paris ou ailleurs depuis longtemps», convient Georges Kiejman, avocat de Liliane Bettencourt.
Le parquet de Nanterre répond qu'il est «le seul territorialement compétent». Philippe Courroye a été longtemps juge d'instruction, se forgeant une réputation de spécialiste des affaires sensibles. Il a été nommé procureur de Nanterre en 2007, contre l'avis du Conseil supérieur de la magistrature.
Mais pour l'Union syndicale des magistrats (USM, majoritaire), la nomination d'un juge d'instruction, indépendant du pouvoir, s'impose dans une affaire aussi sensible. «Dans les dossiers tentaculaires comme celui-là, il faut un directeur d'enquête totalement indépendant qui suit ça sur la durée», estime Christophe Régnard, secrétaire général de l'USM.
Le procureur dispose de pouvoirs d'enquête moins étendus que le juge d'instruction, note le responsable de l'USM. Il ne peut par exemple pas mener de perquisitions sans l'accord des intéressés et est limité en matière de coopération internationale. Parallèlement, le cadre de l'enquête préliminaire ôte toute possibilité d'échanges contradictoires, les avocats n'ayant pas accès à la procédure, ajoute-t-il.
«Cette affaire se déroule au mépris des droits de la défense», a attaqué l'avocat de l'ex-comptable Claire Thibout, Antoine Gillot, qui a stigmatisé «l'acharnement du parquet» et demande la nomination d'un juge d'instruction.
Sollicité par l'AFP, le parquet de Nanterre a affirmé samedi qu'«il n'y a aucune raison technique ou juridique à ce stade d'ouvrir une information judiciaire», les enquêtes étant conduites «avec diligence et rigueur».