Lait contaminé: «En 2005, il y a déjà eu des cas de salmonellose dans la même usine», tempête un père qui porte plainte

INTERVIEW Ce lundi, Quentin Guillemain dépose plainte contre Lactalis, producteur du lait contaminé à la salmonelle et lance une association...

Propos recueillis par Oihana Gabriel

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Une employée de pharmacie retire de la vente du lait infantile Lactalis suspecté d'être contaminé par la salmonelle, à Anglet, le 11 décembre 2017.

Une employée de pharmacie retire de la vente du lait infantile Lactalis suspecté d'être contaminé par la salmonelle, à Anglet, le 11 décembre 2017. — Bob Edme/AP/SIPA

  • Les autorités sanitaires françaises ont procédé au retrait et au rappel de 625 lots de laits infantiles.
  • Un père de famille, dont la fille de trois mois a consommé ce lait, veut attaquer le fabriquant Lactalis. 
  • Manque de transparence, de traçabilité, de vérification, ce père, qui a été contacté par un millier de parents, veut obtenir des réponses. 

Très remonté, Quentin Guillemain, père d’un enfant qui a bu du lait potentiellement contaminé, a décidé de passer à l’action. Lundi, il va déposer plainte et lancer une association. Cet habitant de Saint-Denis explique pourquoi à 20 Minutes.

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Comment avez-vous été personnellement touché par cette affaire de lait contaminé ?

Ma fille a trois mois. Depuis sa naissance, elle est allergique aux protéines de lait de vache, elle boit du lait Picot Junior, le premier lot retiré du marché le samedi 2 décembre. Sauf que j’ai découvert l’alerte trois jours après, dans un article, par hasard. Ce lait est délivré sur ordonnance, le pharmacien a mes coordonnées… Quand vous achetez un médicament sur ordonnance, s’il y a un problème de fabrication, le pharmacien est obligé de vous prévenir. Là, on parle de lait pour nourrisson ! Si on achète ce lait en pharmacie, c’est justement pour des raisons de traçabilité et de sécurité. Je suis allé voir le pharmacien le lendemain. Il avait vu l’alerte le samedi précédent, mais comme les médias en avaient parlé, il n’a pas vu la nécessité de me contacter. Le pharmacien m’a tenu des propos assez insupportables, « que votre fille en prenne un peu plus ou moins, ça ne changera pas grand-chose ».

Votre enfant va bien ?

Heureusement, oui, elle n’a pas déclenché de symptôme d’intoxication. C’est peut-être pour ça que je peux m’exprimer sereinement. Mais la peur reste. Elle a bu trois boîtes de ce lait potentiellement contaminé. D’autant que jour après jour de nouveaux lots sont rappelés… On ne veut plus toucher aux produits de Lactalis. Mais notre choix est assez limité : il n’y a que deux fabricants pour ce type de lait.

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Comment allez-vous procéder pour attaquer en justice ?

Nous allons déposer plainte lundi à Paris à 11h auprès du Procureur de la République de Paris pour « non-assistance à personne en danger et mise en danger de la vie d’autrui » contre Lactalis d’une part, et contre mon pharmacien d’autre part. L’idée, c’est qu’une enquête de justice puisse être ouverte puisque même les enquêtes de l’État ne sont pas fiables. La preuve, on découvre encore des lots contaminés et l’information n’a pas été rendue publique…

Justement, comment vous êtes-vous rendu compte de cette faille ?

Un des parents qui m’a contacté s’est rendu compte en allant à la pharmacie qu’une note envoyée par l’Ordre des pharmaciens et affichée le mercredi dévoilait que cinq lots supplémentaires avaient été contaminés. J’ai vérifié auprès d’une pharmacienne : et en effet, tous les pharmaciens l’avaient bien reçu. On a donc alerté les médias : les listes publiques dusite du ministère, de la DGCCRF et de Lactalis ne parlaient pas de ces cinq lots. On ne communique pas et les parents continuent à donner du lait contaminé à leurs nourrissons…

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Qu’est ce que vous espérez avec cette plainte ?

On attend qu’une enquête soit ouverte, c’est plus qu’urgent. Plus le temps passe, moins il sera possible de savoir ce qu’il s’est passé. Et de nombreuses questions restent en suspens. Est-ce que la salmonelle est présente dans d’autres usines ? Qui est responsable ? L’État et Lactalis se renvoient la balle.

Qu’est ce qui est fait à l’étranger pour retrouver ces lots ? On parle de 45 pays touchés… Mais on ne sait pas où ils sont vendus, alors qu’il y a une obligation de traçabilité. Deuxième problème : la transparence. Pourquoi l’État n’a pas communiqué sur ces cinq lots ? On fait confiance à Lactalis pour nous donner les numéros de lots. Mais ils sont juges et parties. Pendant une semaine, on conseillait aux parents inquiets d’appeler le numéro vert du fabriquant. Je l’ai fait, et on nous disait « il n’y a aucun danger, il faut jeter les boîtes de lait ». Mais c’est notre seule preuve que notre enfant a consommé ces lots…

Et surtout, il reste une question de sécurité alimentaire : on parle de cas entre février et décembre, mais qu’est ce qui a été fait depuis février ? D’autant que des familles m’ont parlé d’enfants contaminés à la salmonellose dès janvier. Sachant qu’en 2005, il y a déjà eu des cas de contamination à la salmonelle dans la même usine ! Cela fait dix ans, c’est pas comme si c’était hier. Il ne faudrait pas qu’on découvre de nouveaux cas dans quelques années… Toute cette histoire est incroyable.

Pourquoi vouloir monter une association ?

On a ouvert un mail et un millier de familles m’ont contacté en une semaine, soit parce qu’ils étaient inquiets, soit parce que leurs enfants étaient malades. Ils sont très en colère, et intéressés par cette association. On nous dit que 27 enfants malades ont été signalés. Mais au vu des retours des familles, il y a en réalité beaucoup plus et des cas plus graves. Notamment des nourrissons hospitalisés à plusieurs reprises.

On dépose les statuts de l’association lundi. Avec l’espoir d’avoir des réponses une fois qu’on sera considéré comme un interlocuteur crédible. Parce que pour le moment, c’est silence radio. Deuxième objectif, c’est que les parents puissent trouver un endroit pour avoir des réponses. Les praticiens n’ont pas plus d’information que nous ! Et qu’on puisse aider les parents qui le souhaitent à porter plainte. Tout le monde n’a pas la possibilité de prendre un avocat. On se réserve le droit d’attaquer en justice au nom de cette association, ce qui sera plus facile qu’individuellement.