Prison: Le rapprochement des détenus basques et corses, un dossier brûlant

SOCIAL Une manifestation est prévue samedi dans les rues de Paris pour demander la fin du régime d'exception des détenus basques...

Oihana Gabriel

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Des membres des "Artisans de la paix" ont manifesté devant la prison de Reau en Ile-de-France pour demander la fin du régimes d'exception des prisonniers basques, notamment l'éloignement systématique des détenus.

Des membres des "Artisans de la paix" ont manifesté devant la prison de Reau en Ile-de-France pour demander la fin du régimes d'exception des prisonniers basques, notamment l'éloignement systématique des détenus. — AFP

  • Ce week-end, deux événements pourraient faire avancer le dossier du rapprochement des détenus basques et corse.
  • Samedi, un rassemblement où 10.000 sont attendues est organisé à Paris pour demander notamment le rapprochement des prisonniers basques, dispersés dans des prisons à 600 km de leurs familles.
  • Et dimanche le second tour des élections en Corse devrait voir la victoire des nationalistes, qui demandent l’amnistie des prisonniers.

« J’ai un frère détenu à 700 km à l’ouest, au Portugal, un autre à 700 km à l’est, à Arles », explique Zigor Goieaskoetxea. Pour une fois, Zigor ne passera pas son samedi en voiture entre Arbonne, où il vit, la Provence et le Portugal, mais à Paris. Une manifestation est en effet organisée pour demander la fin du régime d’exception des prisonniers basques. Parmi les demandes : le rapprochement des 62 détenus dispersés dans 20 prisons à 600 km en moyenne du Pays basque.

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Quatorze heures de route en un week-end

« Les familles et les amis paient le prix fort de cet éloignement systématique », déplore Zigor. Concrètement, sa famille fait quatorze heures de route en trois jours, paie deux nuits d’hôtel, « et si on arrive un quart d’heure en retard à cause des bouchons, on ne peut pas faire la visite, reprend-il. Pour nous, ça représente un coût financier, psychologique et physique. Seize proches de détenus sont morts sur les routes. Sans compter des centaines de blessés… »

Une « double peine » pour ces familles, dénoncée également par les proches des détenus corses. Dimanche, le second tour des élections territoriales devrait voir la victoire des nationalistes en Corse, après le raz-de-marée de dimanche dernier. Or, parmi les revendications des nouveaux hommes forts de l’île figure l’amnistie des prisonniers corses. Moins controversée et également défendue, l’idée d’un rapprochement des prisonniers corses pourrait plus facilement avancer.

Deux problématiques spécifiques

C’est l’espoir d’Eric Barbolosi, avocat qui mène les discussions avec l’État depuis février 2017. « Aujourd’hui, trois prisonniers corses sont condamnés à perpétuité pour l’assassinat du préfet Erignac et quatre sont en détention provisoire loin de la Corse, souligne l’avocat. Certains ne voient pas leurs enfants ou leur femme pendant des mois. En revanche, deux détenus corses ont été rapatriés en 2016. »

Des familles qui vivent un calvaire similaire, un sujet qui crispe, deux organisations terroristes, ETA comme FLNC​, qui ont abandonné la lutte armée… Si les similitudes existent, il n’y a pas de mouvement commun pour défendre ces détenus basques et corses et les situations diffèrent. « Les peines sont moins longues pour les détenus corses, qui ont également bénéficié de deux lois d’amnistie en 1981 et 1988 », ajoute Xavier Crettiez, professeur de sciences politiques à Sciences-Po Saint-Germain-en-Laye.

Un régime d’exception anachronique ?

Pourquoi cette politique d’éloignement des détenus terroristes ? « En 1983, Madrid lance un plan de dispersion des détenus basques, qui étaient alors réunis dans trois centres pénitentiaires, reprend le spécialiste. Non seulement ils tenaient la prison, mais cela rendait impossible la politique de réinsertion qui proposait aux membres d’ETA de revenir sur leur engagement pour bénéficier d’une remise de peine. C’était une porte ouverte aux traîtrises, et donc la hantise d’ETA. Cette stratégie a fonctionné : c’est une des raisons de la fin de la lutte armée. Le gouvernement français s’est dit à la fin des années 1980, ça marche en Espagne, on va faire pareil. Avec comme objectif d’éviter les risques d’évasion et de casser les collectifs qui se recomposaient en prison et communiquaient avec ETA. »

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Une stratégie d’éloignement que beaucoup jugent anachronique. L’organisation ETA a arrêté la lutte armée en 2011. Et remis ses armes en avril dernier. « Ces détenus pâtissent d’un régime d’exception, basé sur des considérations politiques alors que le contexte a entièrement changé, déplore Txetx Etcheverry, porte-parole des « artisans de la paix ». Une paix durable ne peut laisser en suspens la question du rapprochement des prisonniers. On espère que le ministère va entendre la voix unanime du Pays basque, avec cette manifestation soutenue par 1.000 élus toutes tendances confondues. »

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Un « dialogue constructif »

Du côté du ministère de la Justice, on parle de « dialogue constructif ». Une délégation de représentants des familles basques a été reçue à deux reprises par le ministère. « Ce dialogue avec le ministère, c’est une première, c’est positif mais insuffisant », résume Emilie Martin, porte-parole de Begoaz, qui organise depuis trois semaines un tour de France des prisons où sont enfermés les détenus basques.

« Le Ministère de la justice n’a pas d’opposition de principe aux demandes de rapprochement des détenus basques à partir du moment où des demandes sont faites, non pas dans un cadre collectif, mais individuel », assure Youssef Badr, porte-parole de la Chancellerie. Des demandes déjà lancées. Signe encourageant : sept prisonniers basques ont vu leur statut de détenu particulièrement signalé (DPS) levé en octobre 2017. « Cette levée peut faciliter le rapprochement, explique Txetx. Aujourd’hui, on demande que les 62 prisonniers basques soient incarcérés à la prison de Mont de Marsan. Mais avec le statut de DPS, qui touche la moitié d’entre eux, il faut doubler les surveillants en cas de sortie, ce qui peut poser des problèmes d’effectifs. »

« Impliquer Paris dans des négociations avec Madrid »

Est-ce que la manifestation de samedi fera avancer ce dossier ? « Rapprocher, ce n’est pas libérer, ce serait un premier pas peu coûteux pour l’État français, avance Xavier Crettiez. Mais l’espoir de ces manifestants, c’est d’impliquer Paris dans des négociations avec Madrid. Car la question du processus de paix se joue surtout en Espagne, où il y a eu plus de 800 morts et où les associations de victimes du terrorisme sont très puissantes. »

Qu’en est-il pour les détenus corses ? « Nous examinons chaque situation au cas par cas en croisant différents critères : regroupement familial, quantum de la peine restant à purger, comportement en détention et questions de sécurité pénitentiaire, assure le porte-parole de la Chancellerie, qui « examine plusieurs situations individuelles de détenus corses avec beaucoup d’attention. » Eric Barbolosi a également participé à une réunion au ministère le 26 octobre. « Mais on n’a toujours pas de résultat concret », s’agace l’avocat. D’un côté comme de l’autre de la France, on attend des actes plus que des paroles.