Le YouTubeur qui voulait partir en Syrie condamné à cinq ans de prison

JUSTICE Créateur de la série « Mamadou Segpa », Omar Chikh, 20 ans, a écopé de 5 ans de prison pour avoir diffusé de la propagande djihadiste et voulu partir faire le djihad en Syrie...

Thibaut Chevillard

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Deux jours avant l'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, Omar avait reçu la vidéo dans laquelle Abdel Malik Petitjean annonçait son intention de mener "une attaque dévastatrice"

Deux jours avant l'attentat de Saint-Etienne-du-Rouvray, Omar avait reçu la vidéo dans laquelle Abdel Malik Petitjean annonçait son intention de mener "une attaque dévastatrice" — Francois Mori/AP/SIPA

  • Omar Chikh a créé la série « Mamadou Segpa » sur YouTube.
  • Il comparaissait vendredi, à Paris, pour association de malfaiteurs terroristes.
  • La justice lui reproche d’avoir participé à la propagande de Daesh et d’avoir voulu rejoindre la Syrie.

Avec son visage poupin, sa coiffure à la David Luiz, et sa chemise blanche, Omar, 20 ans, n’a pas l’air d’un drogué. Pourtant, dans le box des accusés de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris, où il était jugé pour association de malfaiteurs à visée terroriste, ce jeune originaire de Mantes-la-Ville raconte comment il s’est radicalisé en devenant addict aux vidéos de propagande de l’état islamique. « Il n’y a aucune différence entre de la cocaïne et des vidéos de Daesh, assure le jeune homme. Quand on en regarde, on devient accro et on n’arrive plus à en sortir. »

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Passionné de jeux vidéo et d’informatique, Omar avait connu son « petit moment de gloire », comme le relate la présidente, en créant Mamadou Segpa, un personnage fictif dont les aventures étaient diffusées sur Youtube. Des vidéos qui permettaient au lycéen de gagner, selon ses dires, entre 300 et 400 euros par mois. Dans un épisode, Mamadou allait « au kebab », dans un autre « à l’école ». Un jour, il a pensé qu’il pourrait gagner un peu plus d’argent si son héros partait faire le djihad en Syrie.

Il a donc commencé à regarder des vidéos de propagande djihadiste « par curiosité ». Mais plus il en visionnait, plus il était « fasciné par Daesh ». Il était particulièrement attiré par les « grosses production hollywoodiennes » du groupe terroriste. « A chaque fois qu’ils diffusaient ce type de vidéo, j’étais dans les premiers à les regarder. » Au début, il était « choqué » par ce qu’il voyait. Mais à force, il s’est habitué « aux vidéos d’exactions » et a commencé « à avoir le même discours » que les combattants de l’état islamique.

Des centaines de vidéos djihadistes sur son téléphone

Début 2015, il s’abonne sur la messagerie cryptée Telegram à plusieurs chaînes en lien avec le djihad. Il télécharge sur son téléphone des centaines de vidéos djihadistes, des milliers d’images de propagande, d’exécutions, de décapitations, d’attentats, de victimes de l’attentat de Magnanville, d’individus armés en tenue de combat pointant l’index vers le ciel, ainsi que des photos de djihadistes célèbres, comme Abdelhamid Abbaaoud, le coordinateur des attentats du 13-Novembre, ou de Rachid Kassim, qui était à l’époque l’un des principaux recruteurs de Daesh.

En juillet 2016, il va justement s’abonner à la chaîne Telegram de ce djihadiste français originaire de Roanne (Rhône) et commence à entretenir avec lui des conversations nourries. Le 23 juillet, alors qu’il était sorti manger un kebab avec des amis, Rachid Kassim lui envoie une vidéo qu’il télécharge et qu’il doit diffuser. On y voit un homme, portant une barbe et un t-shirt rayé, annonçant qu’il s’apprête à commettre « une attaque dévastatrice qui va bouleverser le cœur des mécréants ».

« Peut-être que… »

Deux jours plus tard, l’individu qui s’exprime va, avec un complice, égorger un prêtre dans une église à Saint-Etienne du Rouvray. Mais Omar, quand il la reçoit, dit avoir eu des doutes concernant la véracité des propos tenus par cet homme. Il demande à Kassim si ce qu’il affirme est sérieux, mais le médiatique djihadiste ne lui a « pas donné plus d’information ». Il va alors l’envoyer à des contacts pour avoir leur « avis ». Aujourd’hui, Omar s’interroge : « Peut-être que si j’avais dénoncé cette vidéo à la police », le père Hamel « serait encore en vie ».

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Pourtant, a lui aussi Kassim a proposé « de commettre un attentat sur le sol français ». Mais Omar n’aime pas l’idée de s’en prendre à des « civils ». Après tout, ses proches pourraient eux aussi être victime d’une attaque perpétrée par Daesh. Non, il préfère réaliser de photos montages « destinés à présenter sous un jour favorable les combattants djihadistes en Syrie », note le procureur. Omar nourrit aussi l’idée de rejoindre partir au Shâm, d’abord avec une fille qu’il comptait épouser là-bas. Mais la jeune femme change d’avis, préférant rester en France avec sa mère malade.

A la recherche de faux papiers

Alors il se rapproche d’Ali Abouzaid, qu’il a rencontré sur Facebook. En Syrie, Omar aurait tourné des vidéos « de combats et d’exactions » tandis que son ami aurait grossi les rangs de la police islamique, ce que ce dernier nie. « Je lui ai laissé entendre que j’étais intéressé, mais je n’ai jamais eu l’intention de partir », affirme Ali à la barre du tribunal. Ensemble, ils vont réfléchir à la meilleure façon de financer leur voyage. Omar se sépare de Mamadou Seqpa et vend des pages Facebook qu’il avait créées contre 7.000 euros. Il va ensuite essayer de se procurer de faux papiers d’identité pour quitter discrètement le pays avec son compère. En vain.

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Le 24 juillet 2016, il fait l’objet d’une perquisition administrative. Les enquêteurs découvrent sur son téléphone la vidéo d’Abdel Malik Petitjean et placent Omar en garde à vue. Ils veulent savoir qui est l’homme qui promet de frapper la France. Le jeune homme prétend ne rien savoir de ce projet d’attentat. Mais le lendemain, en plein interrogatoire, une policière de la DGSI vient lui parler de la prise d’otage qui est en cours. « J’étais pas bien, j’avais peur, j’étais stressé. » Quand les enquêteurs ont identifié formellement Abdel Malik Petitjean, la policière lui a « fait un signe de la tête ». Omar est mis en examen et placé en détention provisoire. Quelques mois plus tard, les policiers arrêtent finalement Ali. Lui est placé sous contrôle judiciaire.

« Prise de conscience »

A l’audience, le procureur avait demandé sept ans, avec période de sûreté des deux tiers. En dépit de faits « d’une gravité évidente » - « vouloir partir en Syrie après les attentats de 2015 et 2016 » - le tribunal s’est dit « confiant » s’agissant de sa « prise de conscience » et l’a condamné à cinq ans de prison assortis d’un suivi sociaux judiciaire de cinq ans. Une décision « équilibrée, qui prend en compte sa personnalité et le travail effectué seul en détention », a salué son avocate, Me Marie Dosé. Ali a écopé de la même peine et a été arrêté à l’audience.