Un siècle après sa mort sur le champ de bataille de Verdun, un poilu identifié grâce à la science

HISTOIRE Il a fallu un an et demi d’enquête pour identifier le corps d’un soldat de la Grande Guerre retrouvé en mai 2015 à Verdun...

Caroline Politi

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Claude Fournier est le 2e en partant de la gauche au premier rang. Cette photo est la seule de Claude Fournier, retrouvé dans la malle d'une lointaine aïeule.

Claude Fournier est le 2e en partant de la gauche au premier rang. Cette photo est la seule de Claude Fournier, retrouvé dans la malle d'une lointaine aïeule. — Bruno Frémont/collection personnelle

  • Un poilu a été identifié grâce à son ADN.
  • Son visage a été reconstitué en 3D. 
  • On estime à environ 80.000 le nombre de disparus toujours enfouis dans le sol de Verdun. 

Ses obsèques sont prévues en février 2018. Soit plus d’un siècle après sa disparition. Le sergent Claude Fournier, tombé le 4 août 1916 sur le champ de bataille de Verdun pendant la Première guerre mondiale, a été identifié début novembre après un an et demi d’intenses recherches. « Une disparition, même cent ans après, rend le deuil impossible pour les proches et leurs descendants. Redonner une identité à ces disparus, c’est non seulement un hommage, mais également une manière de tourner la page », assure Tania Delabarde, anthropologue judiciaire à l’Institut médico-légal de Paris, qui a travaillé sur l’identification.

Tout démarre le 6 mai 2015 lorsque des travaux de rénovation sont entrepris sur le parking du mémorial de Verdun. Des ouvriers exhument, à deux mètres sous terre, dans une épaisse couche de glaise, trois squelettes complets entrelacés. A quelques mètres à peine, des baïonnettes Rosalie, des godillots et casques, des balles de fusil et même une fiole en verre d’alcool de menthe Ricqlès, distribuée aux soldats de la Grande guerre pour se « donner du courage » sont découvertes. Assurément, les trois dépouilles font partie des 300.000 soldats – 160.000 Français et 140.000 Allemands – à avoir perdu la vie au cours de cette terrible boucherie que fut la bataille de Verdun. « Des ossements émergent très régulièrement de la terre, mais ils sont généralement épars, on ne retrouve souvent qu'un os ou deux, très rarement un squelette entier », explique Bruno Frémont, médecin légiste, passionné d’Histoire, qui a supervisé les recherches.

Bruno Frémont et Tania Delabarde.
Bruno Frémont et Tania Delabarde. - Bruno Frémont/collection personnelle

«Claude Fournier. 1900. Mâcon»

L’homme est un fin connaisseur des lieux, il est appelé à chaque fois que le sol de Verdun recrache des cadavres. Avec l’aide des ouvriers, il fouille pendant des heures les lieux à la recherche des plaques militaires. Mais la terre déplacée a servi à reboucher des trous à l’autre bout du site. Tous sont passés au peigne fin et c’est finalement à 200 mètres des corps qu’une plaque est retrouvée. « Claude Fournier. 1900. », peut-on lire sur une face, «Mâcon», sur l'autre. La plaque correspond-elle à l’un des trois corps ? Si oui, auquel des trois ? « Il y avait une véritable incertitude car il y a beaucoup de mouvements à l’intérieur de la terre, précise Tania Delabarde. Des objets peuvent se retrouver à côté de soldats sans qu’il n’y ait aucun lien. »

La plaque de Claude Fournier
La plaque de Claude Fournier - Bruno Frémont/collection personnelle

Bruno Frémont commence par retrouver la fiche militaire de ce sergent du 134e régiment. Il est né le 27 novembre 1880 à Colombier-en-Brionnais, en Saône-et-Loire. Le document indique simplement qu’il a été « tué à l’ennemi » le 4 août 1916. La date de naissance est un premier indice : selon les premières analyses, deux des soldats sont âgés d’une vingtaine d’années à peine. Un troisième, en revanche, présente la masse osseuse et la dentition d’une personne d’une petite quarantaine d’années. Mais impossible scientifiquement d’affirmer que ce squelette est bien celui de Claude Fournier.

Son petit-fils retrouvé à Cannes

L’enquête rebondit à 400 km de là, lorsque Jean-Paul Malatier, maire de la petite commune de Colombier-en-Brionnais, découvre dans le Journal de Saône-et-Loire un article sur les recherches. Le nom de Claude Fournier ne lui est pas étranger. Et pour cause : il est inscrit sur le monument au mort de la commune. Mais plus personne dans le village ne porte ce nom ni se souvient d’une famille Fournier.

Avec l’aide d’un chercheur, l’édile se rend compte que la famille a quitté le village avant même la guerre de 14-18 pour s’établir près de Lyon. Ils parviennent ensuite à retrouver le petit-fils de Claude Fournier, Robert Allard, 75 ans, résidant à Cannes. Le test ADN, réalisé avec l’accord du ministère de la Défense, est formel : il existe bien un lien de parenté entre Claude Fournier et Robert Allard. « Quand je l’ai appelé pour lui annoncer cette nouvelle, il était extrêmement ému. C’est comme s’il faisait le deuil que sa mère n’a pas pu faire », se souvient Bruno Frémont. Cette dernière n’avait que six ans quand son père est tombé au champ de bataille.

La bouteille de Ricqlès à moitié pleine. Les soldats buvaient cet alcool de menthe avant d'aller au champ de bataille.
La bouteille de Ricqlès à moitié pleine. Les soldats buvaient cet alcool de menthe avant d'aller au champ de bataille. - Bruno Frémont/collection personnelle

Reconstitution faciale

La recherche d’identité de ce poilu ne s’arrête pas à son nom, les experts veulent également lui redonner un visage. Les seules photos et lettres dont disposaient Robert Allard ont été perdues lors d’une inondation. Une photo, celle qui illustre ce papier, a été retrouvée dans la malle d’une aïeule éloignée mais si le nom de «Claude Fournier» figure au dos, impossible de savoir où il se trouve sur le cliché.

L’Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale (IRCGN), procède alors, avec l’accord du procureur de la République, à une reconstitution faciale. 78 points « repères » sont relevés pour représenter en 3D son visage. Les résultats sont bluffants. Claude Fournier, le visage carré, le nez légèrement épaté, yeux bleus et cheveux blond, semble plus vrai que nature sur la reconstitution. « On retrouve dans l’ADN des traits phénotypiques qui permettent de connaître la couleur des yeux, de peau, des yeux… », précise Tania Delabarde.

L’ADN avait déjà servi à identifier des résistants disparus en 1944, mais c’est la première fois que cette technique est utilisée pour un soldat de la Première guerre mondiale. Mais la tâche semble encore immense : on estime à 80.000 le nombre de disparus dont les ossements sont ensevelis sous le champ de bataille de Verdun.