VIDEO. Harcèlement des bons élèves: «Certains sont condamnés à changer d’établissement pour éviter leurs agresseurs»

INTERVIEW A l’occasion de la journée de lutte contre le harcèlement scolaire ce jeudi, Jean-Pierre Bellon, co-auteur de «Harcèlement et cyberharcèlement à l’école» explique les ferments de ce phénomène…

Delphine Bancaud

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Paris le 10 janvier 2012. 20e Ecole Elementaire 20 rue Le Vau. A. GELEBART / 20 MINUTES

Paris le 10 janvier 2012. 20e Ecole Elementaire 20 rue Le Vau. A. GELEBART / 20 MINUTES — A. GELEBART / 20 MINUTES

  • Les bons élèves sont souvent les têtes de turc de groupes d'élèves.
  • Les conséquences sont lourdes pour les victimes.
  • Les équipes éducatives doivent être plus attentives à ce qui se passe dans la cour et à ne pas survaloriser les bons élèves en classe.

Intello, fayot, « boloss ». Les qualificatifs péjoratifs fleurissent dans les établissements pour fustiger les bons élèves, surtout au collège. A l’occasion de la journée de lutte contre le harcèlement scolaire ce jeudi, Jean-Pierre Bellon, professeur de philosophie et co-auteur de Harcèlement et cyberharcèlement à l’école : Une souffrance scolaire* décrit à 20 Minutes ce phénomène et la manière dont on peut le combattre.

Comment expliquer le harcèlement scolaire dont sont souvent victimes les bons élèves ?

Le harcèlement scolaire est un phénomène de groupe. Or, parfois un groupe d’élèves se structure autour du refus scolaire. Le bon élève devient alors sont bouc émissaire. Le terme d’intello est devenu d’ailleurs une insulte. La jalousie joue aussi un rôle essentiel dans ce phénomène. Le harcèlement scolaire est aussi toujours corrélé à une certaine fragilité de la personne qui en est victime. Pour le bon élève, son talon d’Achille peut être le fait qu’il n’ait pas beaucoup d’amis. Car s’il possède un réseau solide autour de lui, cela lui permet de riposter et de se sentir soutenu.

Quelles sont les conséquences du harcèlement pour ces élèves ?

Un élève qui a des facilités et qui est la cible des autres pour cela, peut avoir ensuite tendance à cacher ses notes aux autres, à faire des fautes exprès pour ne pas s’exposer aux moqueries, à s’isoler. Cela entraîne souvent une baisse de ses résultats. Certains bons élèves sont aussi condamnés à changer d’établissement pour éviter leurs agresseurs, ou à redoubler pour laisser passer la cohorte dans la classe supérieure. Et plus grave encore, ce harcèlement génère une perte de confiance plus ou moins durable chez les victimes, ainsi qu’un fort sentiment de solitude. Beaucoup d’anciens élèves harcelés sont d’ailleurs amenés à faire des psychothérapies pour aller mieux.

Les bons élèves sont-ils plus souvent stigmatisés dans les établissements en difficulté ?

La recherche scientifique sur le sujet ne l’a pas démontré. En revanche, la situation des bons élèves peut varier considérablement d’une classe à l’autre. Dans certaines classes, les professeurs commettent parfois des maladresses et mettent les bons élèves en difficulté, sans pour autant en être conscient. C’est le cas lorsqu’un enseignant dit à haute voix les notes des élèves en remettant les copies ou demande à un bon élève de lire son excellent devoir en public, afin qu’il serve d’exemple aux autres. Sans le vouloir, l’enseignant stigmatise l’élève doué et le condamne d’une certaine manière, à subir la violence de ceux qui le sont moins.

Comment doivent agir les équipes pédagogiques pour protéger les bons élèves du harcèlement ?

Elles doivent d’abord vérifier qu’ils ont des amis. Les adultes doivent aussi être plus présents dans la cour pour s’assurer qu’elle n’est pas le théâtre d’humiliations. Il est aussi utile de passer souvent au CDI (centre de documentation et d’informations) afin d’observer les élèves qui semblent s’y réfugier pour échapper aux autres. En classe, il est essentiel que les enseignants interviennent dès la première moquerie à l’égard d’un bon élève. C’est essentiel pour ce dernier qui va comprendre que l’adulte est de son côté et le protège. Et c’est indispensable pour défaire immédiatement les effets de groupe et arrêter le phénomène. Les enseignants doivent aussi amener les leaders négatifs à se faire remarquer en classe autrement qu’en agressant les autres. Il faut encourager la réussite scolaire, sans stigmatiser l’échec. C’est un équilibre à trouver.

 

*Harcèlement et cyberharcèlement à l’école : Une souffrance scolaire, Jean-Pierre Bellon et Bertrand Gardette, janvier 2014, ESF éditeur, 21,90 euros.