Accident grave de voyageur: «Je ne pouvais pas m’enlever de la tête que j’avais tué quelqu’un»

SOCIETE Une procédure spéciale a été mise en place par la RATP et la SNCF pour prendre en charge les conducteurs de métro ou RER confrontés à des accidents graves de voyageurs...

Caroline Politi

— 

Un tunnel de métro vu à travers la cabine du conducteur, le 18 décembre 2012 à Paris

Un tunnel de métro vu à travers la cabine du conducteur, le 18 décembre 2012 à Paris — Joel Saget AFP

  • Les suicides restent les accidents graves les plus fréquents mais ce que redoutent le plus les conducteurs, ce sont les accidents.
  • Une procédure spéciale a été mise en place pour accompagner les conducteurs.
  • Entre eux, ils parlent très souvent de leurs expériences. 

Plus d’un an après, le bruit du choc résonne encore dans la tête de Nicolas*. « Sourd » et « glaçant », difficilement descriptible. « Ça ressemble un peu à des os qui se brisent mais puissance 10.000, confie pudiquement celui qui conduit depuis une dizaine d’années des RER sur la ligne D. On a beau savoir que ça fait partie des risques de notre métier, on n’y est jamais vraiment préparé. »

Ce jour-là, alors qu’il traverse une gare de banlieue dans laquelle il ne marque pas l’arrêt, un homme s’est jeté sous son train. Il l’a vu sauter. Ni le klaxon, ni l’activation du freinage d’urgence n’ont permis d’éviter le drame. « A ce moment-là, le cœur fait un truc bizarre. Il y a une montée d’adrénaline, on applique automatiquement la procédure, on est presque en apnée. »

« Certains y seront confrontés deux, trois, parfois cinq fois »

Comme Nicolas, de nombreux conducteurs de RER ou de métro  sont confrontés au moins une fois dans leur carrière à un « accident grave de voyageur », l’expression employée pudiquement par la RATP et la SNCF pour désigner des personnes passées sous un train. « Certains passent entre les mailles du filet, d’autres, au contraire, y seront confrontés deux, trois, parfois cinq fois », assure Michel Leben, délégué syndical à la CGT Métro-RER.

Si les suicides restent les plus fréquents, ce que redoutent le plus les conducteurs, ce sont les accidents. Un enfant qui joue trop près du train, une personne alcoolisée qui glisse sur les rails « ou des gamins qui font des conneries ». A l’instar de cet ado décédé mardi dernier alors qu’il faisait du « train surfing » sur le toit de la ligne 6 ou de ce jeune homme très grièvement blessé ce week-end après avoir escaladé une rame au Kremlin-Bicêtre (Val-de-Marne). « Avant, on avait déjà des problèmes avec ceux qui s’accrochaient sur le marche-pied mais avec les réseaux sociaux, il y a une surenchère : ils se filment,  font des choses de plus en plus dangereuses pour attirer l’attention », déplore Laurent Gallois, ancien conducteur de la ligne B et délégué Unsa Transport.

Une aide psychologique proposée

Des procédures, relativement similaires, ont été mises en place par la RATP et la SNCF pour prendre en charge les conducteurs témoins de ces drames. Un agent d’encadrement est immédiatement dépêché sur les lieux pour accompagner le salarié dans toutes les démarches, notamment lors de sa déposition – obligatoire – au poste de police. Un dépistage d’alcoolémie et de consommation de drogue est systématiquement effectué. Si le conducteur le souhaite – c’est généralement le cas – une déclaration d’accident du travail peut être établie par la direction. De même, il se voit systématiquement proposer un soutien psychologique.

Certains se font arrêter plusieurs jours voire semaines, d’autres choisissent de reprendre le travail dès le lendemain. Les plus marqués sont parfois ceux qui doivent porter secours à des personnes grièvement blessées. Les conducteurs doivent rester avec elles, lorsque c’est possible leur prodiguer les premiers soins, le temps que les secours arrivent. « On est parfois confrontés à des scènes difficilement soutenables, des gens amputés qui souffrent le martyre », assure Laurent Gallois.

« Comme on est souvent plusieurs à être passé par là, on se comprend »

« Qu’on se fasse suivre ou non par un psychologue, l’important c’est d’en parler », assure Franck, conducteur sur la ligne A depuis 25 ans. Aujourd’hui encore, il se souvient parfaitement de cette journée du 3 juillet 2012. Il arrivait en gare de Neuilly-Plaisance (Seine-Saint-Denis) lorsqu’une femme s’est jetée sur les voies. Comme pour Nicolas, la procédure d’urgence a été vaine.

« Au début, je culpabilisais beaucoup, je ne pouvais pas m’enlever de la tête que j’avais tué quelqu’un. C’est en discutant avec des collègues que j’ai pris conscience que mon train avait été le moyen qu’elle avait trouvé pour en finir. » Lui a été arrêté quatre jours mais n’a pas souhaité voir de psychologue. « Mais j’en ai énormément parlé autour de moi », insiste-t-il. C’est également les conversations avec des collègues qui ont permis à Nicolas, qui a repris dès le lendemain, de « digérer ». « Ça fait du bien de vider son sac, comme on est souvent plusieurs à être passés par là, on se comprend. »

« Maintenant qu’il est mort, on peut repartir »

Cinq ans après, Franck repense régulièrement à cette journée. Il se souvient des premières nuits sans dormir, de la chaux sur « 40 mètres » étalée sur les rails pour recouvrir les traces de sang, de sa vigilance extrême quand il repassait dans cette gare… « J’y repense souvent, je revois le roulé-boulé qu’elle a fait pour atterrir sur les voies. Il ne faut pas minimiser le traumatisme. »

Nicolas, lui, y pense de moins en moins mais reste profondément marqué par l’attitude des passagers et l’absence d’empathie. « Le choc dans le choc. » Les voyageurs qui cherchaient à filmer la scène avec leur portable, ceux qui venaient le voir pour lui demander quand repartait le train. « Certains me disaient maintenant qu’il est mort, c’est pas grave, on peut repartir. » Même chez ceux qui n’ont jamais été confrontés directement à un accident grave de voyageurs, l’inquiétude est palpable. « On partage tous cette crainte, assure Julien*, conducteur de métro. Assurer la sécurité, c’est l’essentiel de notre métier. Mais il faut accepter de se dire qu'on ne maîtrise pas tout à 100%. »

*Les prénoms ont été changés à la demande des intéressés.