Le 16 novembre 2009, Caroline Fourest et Tariq Ramadan se livrent une joute verbale d’une heure sur le plateau de Ce soir ou jamais. « Il y a les discours des plateaux de télévision (…) et il y a des discours que j’ai trouvé dans des livres et dans des cassettes, qui sont moralistes, fondamentalistes (…) avec une vision de l’islam (…) complètement rétrograde », lance Caroline Fourest, faisant écho à son livre Frère Tariq (Grasset, 2004). « Ça fait vingt-cinq ans que je travaille, tous les livres sont publiés partout, toutes les cassettes sont publiées partout, il n’y a pas de double discours » lui répond Tariq Ramadan.

Huit ans plus tard, ce débat nocturne ressurgit dans l’actualité. Alors que Tariq Ramadan est visé par deux plaintes de femmes qui l’accusent de viol – ce qu’il conteste formellement - Caroline Fourest affirme qu’avant l’émission de 2009, « des victimes ont commencé à [la] contacter (…) Je me souviens [du regard de Tariq Ramadan] quand j’ai souligné avec une très légère ironie qu’il défendait une vision extrêmement moraliste de la sexualité » écrit-elle sur son blog.

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« Il apportait du fond »

Ce moment de télévision rappelle aussi que l’intellectuel suisse est une personnalité médiatique bien installée, dont les prises de positions font débat depuis de nombreuses années. Né à Genève en 1962, sa famille est originaire d’Egypte : son grand-père, Hassan el-Banna, est même le fondateur des Frères musulmans. Si Tariq Ramadan lui a consacré une thèse universitaire, il a toujours affirmé qu’il ne faisait pas partie de la confrérie.

Dans les années 1990, il commence à se rendre régulièrement en France pour donner des conférences, notamment dans la région de Lyon et de Saint-Étienne. De cette époque, Malik Bezouh, auteur de France-Islam : le choc des préjugés (Plon, 2015) garde quelques souvenirs : « Quand j’étais dans la mouvance des Frères musulmans, que j’ai quitté depuis, je ne jurais que par Tariq Ramadan, confie ce physicien à 20 Minutes. Il apportait du fond et il avait un discours bien charpenté. Il plaisait au milieu estudiantin. »

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La polémique du « moratoire »

Très bon orateur, le Suisse séduit au-delà des Alpes. Pourtant, les premières polémiques arrivent vite. Le 3 octobre 2003, il publie une tribune intitulée « Critique des (nouveaux) intellectuels communautaires » où il déplore que plusieurs intellectuels, juifs pour la plupart, aient un « positionnement politique [qui] répond à des logiques communautaires, en tant que juifs, ou nationalistes, en tant que défenseurs d’Israël ».

Les réactions sont alors très vives, et redoublent d’intensité après un nouveau débat télévisé face à Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur. Tariq Ramadan défend sa position d’un «  moratoire » sur la lapidation des femmes dans le monde musulman, à la place d’une interdiction immédiate. Il se coupe alors d’une partie de ses soutiens : « C’est depuis 2003 que Ramadan a vraiment perdu le soutien de la gauche et d’une grande partie de l’extrême gauche, athée et communiste » analyse sur le site Slate Bernard Godard, auteur de La question musulmane en France (Fayard, 2015).

« Le diaboliser à outrance, c’est contre-productif »

L’intellectuel suisse rebondit au Royaume-Uni en 2009 en devenant professeur au St Antony’s College, un centre de recherche rattaché à la prestigieuse université d’Oxford. Là encore, sa nomination fait polémique. La chaire d’« études islamiques contemporaines » qu’il occupe a en effet été financée par le Qatar, grand mécène de l’établissement.

Soupçonné de promouvoir les idées de l’émirat, Tariq Ramadan s’en défend dans une interview à Libération : « La gestion [de la chaire] est sous l’autorité exclusive d’Oxford (…) mon salaire est (…) versé par Oxford ». Ce « flou » perpétuel se retrouve dans les nombreux articles qui lui sont consacrés. Mediapart le présente comme «  l’homme aux mille discours », Slate comme celui «  du grand écart permanent ».

« Tariq Ramadan est à cheval entre l’Orient et l’Occident »

« L’écueil dans lequel tombent beaucoup de gens consiste à le diaboliser à outrance, c’est contre-productif, assène Malik Bezouh. Il faut combattre Tariq Ramadan au niveau des idées, sans en faire un martyr médiatique. Par exemple, je critique ouvertement sa posture conservatrice sur la question de l’homosexualité ou du foulard ».

Tariq Ramadan conserve néanmoins de nombreux soutiens, qui n’hésitent pas à brandir l’argument du « complot sioniste » face aux accusations de viol, pendant que certaines organisations qui le soutenaient gardent le silence sur cette affaire judiciaire. Malik Bezouh conclut : « Tariq Ramadan est à cheval entre l’Orient et l’Occident. En Orient, il pousse à la réforme mais sans aller trop loin, car il peut perdre son auditoire ».