Marlène Schiappa: «La lutte pour l'égalité femmes-hommes est un combat culturel»

INTERVIEW «20 Minutes» a interviewé la secrétaire d'Etat chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes...

Propos recueillis par Anne-Laëtitia Béraud et Laure Cometti

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La secrétaire d'Etat chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa, le 5 octobre 2017 à Dijon.

La secrétaire d'Etat chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes Marlène Schiappa, le 5 octobre 2017 à Dijon. — JC Tardivon/SIPA

  • Marlène Schiappa a répondu aux questions de «20 Minutes».
  • La secrétaire d'Etat a réagi aux résultats d'une enquête de la Fondation Jean-Jaurès sur les inégalités entre les femmes et les hommes dans la société française.

Elle est sur tous les fronts depuis quelques semaines. L’affaire Weinstein et la multiplication des témoignages d’agressions sexuelles ou de harcèlement sexuel sur les réseaux sociaux ont placé au cœur du débat public les sujets dont Marlène Schiappa est chargée au secrétariat d’Etat à l’égalité entre les femmes et les hommes. La membre du gouvernement a commenté en exclusivité pour 20 Minutes, les résultats d’une enquête de la Fondation Jean-Jaurès sur les inégalités entre les sexes.

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L’enquête de la Fondation Jean-Jaurès montre que les Français sont plus pessimistes qu’il y a 13 ans en matière d’égalité entre les femmes et les hommes. A quoi l’attribuez-vous ?

D’abord, la crise économique est passée par là. Comme le disait Simone de Beauvoir, il suffit d’une crise économique pour remettre en question l’ensemble des droits des femmes. Par ailleurs, ce ressenti corrobore différentes études qui montrent des risques de recul, je pense notamment aux « murs de verre » qui séparent hommes et femmes dans différentes activités professionnelles, à l’égalité salariale ou à l’implication des hommes.

L’étude montre aussi que les hommes et les femmes jugent ces dernières plus discriminées dans le monde de l’entreprise. La réforme du Code du travail d’Emmanuel Macron ne risque-t-elle pas d’accentuer cette inégalité en renforçant les accords d’entreprise où les rapports sont moins favorables aux travailleurs, selon les syndicats ?

Non. En aucun cas. Les accords sur l’égalité professionnelle femmes hommes sont sanctuarisés dans les accords de branches et les indemnités prud’homales en cas de harcèlement sexuel sont déplafonnées. Donc il n’y a aucun risque pour le droit des femmes au travail.

Prendre un congé maternité est un frein à la progression de carrière pour 4 répondants sur 5, contre 1 sur 2 il y a 17 ans, comment l’expliquez-vous ?

Il y a eu une prise de conscience dans les années 2000 qui a permis une plus grande visibilité sur ce sujet. Parallèlement, les injonctions qui pèsent sur les femmes sont plus fortes aujourd’hui qu’avant : il faut être une mère parfaite et en même temps faire carrière. C’est contradictoire et paradoxal, parce que cela demande un investissement total : on nous dit que pour être une bonne mère il faut être pleinement présente auprès de ses enfants, et en même temps on a une culture du présentéisme très forte au travail. Ça renforce le sentiment de culpabilité des femmes.

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Vous venez du monde de l’entreprise. Avez-vous été surprise du harcèlement dans le monde politique ?

J’avais déjà une expérience politique avant de rentrer au gouvernement : j’ai été élue pendant quatre ans et je suis engagée dans le mouvement En marche ! depuis un an et demi. Je pense qu’il y a autant de sexisme en politique qu’ailleurs, il y en a même plus, d’après mon expérience personnelle, dans le monde de l’entreprise. En matière de sexisme en politique, j’ai été surtout choquée par beaucoup d’articles qui focalisent sur l’apparence des femmes politiques ou leur vie privée.

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Quel est votre sentiment sur les accusations d’agression sexuelle contre le député de votre majorité Christophe Arend ?

La justice doit faire son travail, et il ne doit y avoir de protection particulière pour les députés, le droit commun s’applique à eux. S’il était condamné, je pense qu’il devrait quitter l’Assemblée car il ne pourrait plus à mon avis représenter la Nation. Mais je veux rappeler que, jusqu’au jugement, la présomption d’innocence s’applique car nous sommes heureusement dans un État de droit.

Pour deux tiers des femmes interrogées, le risque de se faire agresser le soir est assez ou très élevé. Ce chiffre vous a-t-il étonnée et que faut-il faire pour lutter contre cette insécurité ?

C’est extrêmement élevé. Les femmes vivent au quotidien, pour la majorité d’entre elles d’après l’étude, la peur d’être insultées dans les transports, suivies dans la rue, et ce de plus en plus jeunes. On entend souvent dire que les femmes ont peur d’être agressées dans les quartiers populaires mais pas ailleurs. En fait, on voit ici que les zones rurales ne sont pas épargnées. Nous allons continuer de dialoguer avec les collectivités territoriales, car certains sujets relèvent de leurs prérogatives comme la lutte contre les agressions dans les bus et tram. Je note aussi qu’une personne sur deux a pour réflexe de faire appel à la police en cas de violence sexuelle. C’est la marque d’un lien de confiance entre la population et la police. L’étude montre qu’on doit aussi mieux faire connaître le travail des associations, que seulement 16 % des interrogés ont le réflexe d’appeler lorsqu’ils sont témoins de violences sexuelles.

Pour lutter contre le harcèlement de rue, pourquoi ne pas enrichir la loi de 2012 ? Quels seront les moyens pour faire appliquer ce texte sur tout le territoire ?

Rien à voir avec la loi de 2012. Le harcèlement de rue n’est pas caractérisé actuellement dans la loi. Il y a un débat pour savoir si on l’appellera plutôt harcèlement de rue ou plutôt outrage sexiste, par exemple. J’ai créé un groupe de travail de cinq députés chargé de faire des préconisations sur cet aspect du futur texte. L’idée c’est que les policiers puissent verbaliser en flagrant délit et infliger une amende. Ce sera l’une des missions des 10.000 policiers recrutés pour la police de la sécurité du quotidien par le ministre de l’Intérieur. Au-delà de ça, c’est important que la loi dise que le corps des femmes n’est pas un bien public et qu’il est interdit de harceler ou d’intimider les femmes.

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Cette loi ne risque-t-elle pas d’être difficile à appliquer et donc plutôt symbolique ?

On sait qu’il n’y aura pas un policier pour verbaliser chaque acte de harcèlement de rue, mais ce texte aura aussi une forte valeur pédagogique. C’est un combat culturel. Le fait de définir ce qu’est le harcèlement de rue, de l’inscrire dans la loi permet d’ouvrir un débat public, de créer des prises de conscience et d’abaisser le seuil de tolérance de la société. Regardez à quel point on débat désormais de la notion de harcèlement de rue partout… Cela contribue à influer sur les consciences.

Vous réagissez régulièrement sur des sujets culturels ou d’actualité, comme la une des Inrocks sur Bertrand Cantat ou les propos sexistes dans l’émission de Cyril Hanouna. Mais vos prises de position sont rarement suivies d’actes. A quoi cela sert-il ?

Je pense que c’est efficace, cela fait partie d’un combat culturel. Quand je m’insurge contre la Une des Inrocks, des milliers de personnes réagissent ensuite. Il ne faut rien laisser passer, c’est mon leitmotiv. Chaque acte sexiste, même le plus petit, a des conséquences et contribue à instaurer une tolérance envers l’intimidation et la dévalorisation permanente des femmes.

L’égalité femmes-hommes est la grande cause du quinquennat. Mais le budget du secrétariat d’Etat a été diminué en 2017. Est-ce que les moyens suivent ?

L’égalité femmes hommes n’avait jamais été une grande cause nationale quinquennale auparavant. Jamais un Président ne s’était autant engagé sur ce sujet. Emmanuel Macron a dit au « 20 Heures » que ce n’était pas aux femmes victimes d’agression d’être honteuses, mais à ceux qui les agressent, jamais un président n’avait dit ça. Pour ce qui est du budget, il augmentera en 2018, avec 30 millions d’euros, soit le budget le plus élevé jamais consacré à cet enjeu, et cette augmentation sera sanctuarisée pour le quinquennat. L’immense majorité de nos projets est prise en charge par d’autres ministères, car nous sommes rattachés aux services du Premier ministre, la politique publique d’égalité femmes-hommes représente en tout plus de 400 millions d’euros par an..

Dans l’étude, les hommes paraissent aussi concernés par ces thèmes. Comment inclure les hommes dans l’égalité homme-femme et que cela ne vire pas à la guerre des sexes ?

C’est une vraie question. Les hommes ont un rôle à jouer. Ils jouent souvent un rôle de soutien quand ils sont témoins d’agressions, de harcèlement, de viol. C’est positif que des hommes parlent de ces sujets. C’est pour cela que nous travaillons sur une campagne sur les violences sexistes et sexuelles portée par des hommes, vers les hommes.

* Enquête de la Fondation Jean-Jaurès réalisée avec l’Institut français d’opinion publique auprès d’un échantillon de 1.001 personnes représentatif de la population française âgée de 18 ans et plus (méthode des quotas), réalisée par questionnaire auto-administré en ligne du 17 au 18 octobre 2017