• Depuis la publication d’un manuel scolaire d’Hatier utilisant cette communication jugée non sexiste par ses partisans, le sujet anime les discussions.
  • Pour les défenseurs de cette écriture, elle permet de faire un pas vers l’égalité hommes-femmes.
  • Mais ces détracteurs la trouvent trop complexe, trop laide…

Vouloir faire évoluer la langue française est toujours une entreprise risquée. L’éditeur Hatier s’en est à nouveau rendu compte en utilisant l’écriture inclusive dans un manuel scolaire de CE2 publié pour cette rentrée. Les noms de métiers y sont écrits ainsi : agriculteur.rice.s, artisan.e.s, commerçant.e.s. Ce qui a déclenché une flopée de réactions enflammées, positives comme négatives.

Les linguistes, philosophes et intellectuels de tous types, sont loin d’être unanimes sur le sujet. « L’écriture inclusive est en train de devenir un sujet de société. Avant, c’était une querelle d’experts. Car nous traversons une période de déconstruction de tous les mécanismes de relégation de la femme », constate Raphaël Haddad, auteur d’un manuel d’écriture inclusive et fondateur de l'agence Mots-clés. C’est même devenu un sujet politique, un groupe de députés LR ayant écrit au ministre de l’Education pour lui demander d’interdire l’écriture inclusive dans les manuels scolaires. « Les politiques ne cessent d’avoir des débats sur des mots, il n’est donc pas étonnant que le sujet passionne », commente Raphaël Haddad.

Elle accélère « la déconstruction des inégalités hommes-femmes »

Du côté des partisans d’une communication non-sexiste, on avance plusieurs arguments justifiant son développement dans la société. Tout d’abord accorder les métiers, grades, fonctions, titres, selon le genre, aurait des conséquences non seulement sur les représentations que l’on s’en fait, mais pourrait aussi susciter des vocations féminines. «L’écriture inclusive est un levier puissant de féminisation des effectifs dans certaines professions », affirme ainsi Raphaël Haddad. Par ailleurs, les défenseurs de cette utilisation de la langue suggèrent aussi de remplacer les mots « homme » et « femme » par des termes plus universels, tels qu’humain. On ne parlerait plus par exemple de « droits de l’homme », mais de « droits de l’humain ». Ils prônent aussi l’utilisation du point médian incluant les deux sexes afin que le masculin ne l’emporte plus sur le féminin. Au lieu d’écrire les sénateurs, on indiquerait par exemple les sénateur.rice.s. « Actuellement, le masculin est considéré comme la norme, le féminin comme l’exception. Loin d’être anecdotique, l’écriture inclusive accélère la déconstruction des inégalités hommes-femmes », soutient Raphaël Haddad.

Et il n’est pas le seul à le penser. Il y a quelques jours, le ministère du Travail a publié un guide de bonnes pratiques pour aider les petites et moyennes entreprises à atteindre l’égalité professionnelle femmes-hommes. Parmi ses recommandations, « éliminer toutes les expressions sexistes » telles que Mademoiselle (« Monsieur et Madame suffisent »), accorder les noms de métier avec le sexe de la personne (ingénieure, cheffe d’équipe) ou encore user du masculin et féminin. « Dites les clientes et les clients. Par écrit vous pouvez simplifier : les client.e.s », recommande le guide. Plusieurs initiatives d’entreprises ou d’institutions montrent aussi que l’écriture inclusive gagne du terrain en France. Le Conservatoire national des arts et métiers, indique désormais sur toutes ses communications « Ecole d’ingénieur.e.s ».

Elle est accusée d’être illisible, moche…

Reste que le camp des contres, est assez remonté sur le sujet. Et avance aussi de nombreux arguments. « L’intention première de renforcer la visibilité du féminin est bonne. Mais je ne suis pas favorable à l’écriture inclusive. Tout d’abord parce que l’utilisation du point médian conduit à la dislocation du langage et à une hétérogénéité de la lecture des mots. Comment feront les enfants qui apprennent à lire pour déchiffrer ces mots incluant le point médian ? », interroge la philosophe Catherine Kintzler. Un avis partagé par le ministre de l’Education, Jean-Michel Blanquer : « cette écriture inclusive, elle morcelle les mots », a-t-il indiqué cette semaine sur LCI. « On doit revenir aux fondamentaux sur le vocabulaire et la grammaire, je trouve que ça ajoute une complexité qui n’est pas nécessaire », a-t-il aussi déclaré lundi sur BFMTV. De son côté, le philosophe Raphaël Enthoven, estime que l’écriture inclusive « appauvrit le langage » et aboutit à « des mots illisibles ».

Catherine Kintzler estime aussi que l’écriture inclusive pose d’autres problèmes : « On dit la victime, la personne. Comment fait-on avec ces mots féminins qui peuvent pourtant désigner aussi bien un homme qu’une femme ? » interroge-t-elle. Plus globalement, elle estime que l’écriture inclusive « introduit systématiquement une distinction entre les deux sexes à la place de l’indifférenciation. On voudrait séparer les hommes et les femmes, on ne s’y prendrait pas autrement », déclare-t-elle à 20 Minutes. Des positions qui semblent tellement tranchées que l’on se demande si elles seront conciliables un jour. Raphaël Haddad reste confiant : « la langue évolue toujours par la polémique. Il y a dix ans, certains criaient au loup lorsque l’on parlait de la Chancelière Merkel. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Les nouveaux usages de la langue finissent toujours par triompher et par être reconnus dans les dictionnaires », affirme-t-il.