Comment les familles tentent de se reconstruire après le suicide d'un proche

DEUIL Dans «La vie après le suicide d'un proche», qui sort ce jeudi, Katia Chapoutier a donné la parole à des personnes endeuillées qui ont réussi à se reconstruire...

Delphine Bancaud

— 

Illustration d'une personne tentant d'en aider une autre.

Illustration d'une personne tentant d'en aider une autre. — Pixabay/Wonderela

  • Le traumatisme, la culpabilité, les questions sans fin les ont hantés après le drame.
  • Mais l’accompagnement par un psy, des groupes de paroles ou des amis leur ont permis une forme d’apaisement.
  • Certains sont parvenus après une longue quête, à retrouver le goût de la vie.

C’était en avril 2006. Gisèle, la sœur de Katia Chapoutier a mis fin à ses jours. « La terre s’est alors ouverte sous mes pieds ». Dans La vie après le suicide d’un proche, qui sort ce jeudi en librairie, la journaliste qui a vécu ce drame a donné la parole aux familles endeuillées. Et ce, pour comprendre comment, comme elle, ils avaient pu d’abord survivre à cette tragédie, mais aussi réapprendre à vivre. Des témoignages d’autant plus utiles que ce sujet peut potentiellement toucher chacun de nous au cours de sa vie. Car selon l’Observatoire national du suicide, « une personne sera confrontée, sur une période de quarante ans, au décès par suicide d’une à trois personnes de son entourage immédiat ».

Les récits de cet ouvrage décrivent la déflagration que cause la perte d’un proche après un suicide. « C’est quelque chose d’inimaginable, cela vous tombe dessus du jour au lendemain », déclare ainsi Elisabeth, qui a perdu sa fille Camille. « Le deuil après un suicide a une composante traumatique, car ce sont souvent les proches qui découvrent la personne qui a mis fin à sa vie », explique le psychiatre et psychothérapeute, Christophe Fauré. « Ce deuil est aussi spécifique car il s’accompagne d’une quête obsédante de réponses quant aux raisons ayant conduit à ce geste. Il entraîne aussi un sentiment de culpabilité très lourd qui génère de la honte », poursuit-il. Les proches s’en veulent presque toujours d’être passés à côté de la détresse de l’autre ou de ne pas avoir su détecter les signes avant-coureurs du drame. Ce dont témoigne Nadine, qui a perdu sa fille Mylène, dans le livre de Katia Chapoutier : « Je n’ai pas été la mère qu’il fallait puisqu’elle en est arrivée à ce geste fatal ». « Je me sentais coupable de n’avoir pas su protéger mon petit frère », déclare de son côté Anne-Cécile, dont les deux frères se sont suicidés.

Les fondations détruites

« Il est fréquent aussi que la famille du défunt éprouve un sentiment de colère vis-à-vis de la société, des autres proches ou même de la personne qui s’est suicidée », complète Xavier Pommereau, psychiatre et chef du pôle aquitain des adolescents au CHU de Bordeaux. Et les personnes endeuillées qui ont perdu leurs repères avec le drame, traversent une crise identitaire : « Avec leur décès, j’ai eu le sentiment de perdre une partie de mon passé dont ils étaient les dépositaires », explique par exemple Anne-Cécile. Un sentiment d’amputation partagé par beaucoup de personnes endeuillées.

Commence alors une longue quête pour tenter de reprendre goût à la vie, comme le relate Elisabeth : « A partir du moment où son enfant meurt, c’est un combat de chaque jour pour se remettre debout ». « Longtemps j’ai eu l’impression d’être en survie. Cela a duré au moins 5 ans », explique de son côté, Catherine, la mère de Fabien. Certains parviennent à émerger seulement avec l’aide de leur famille et leurs amis. « Mais quand la douleur, la culpabilité et la honte deviennent paralysantes, il faut accepter de se faire aider par un spécialiste », conseille Xavier Pommereau. Et ce travail peut durer plusieurs années.

Accepter de ne pas avoir toutes les réponses

« La première condition de l’apaisement est d’arriver à apprivoiser l’idée que l’on ne comprendra jamais totalement les raisons qui ont poussé au suicide », indique Christophe Fauré. C’est ce qu’a réussi à faire Elisabeth avec le temps : « J’accepte le mystère de Camille », a-t-elle confié à la journaliste. « En cherchant tout ce qui pourrait expliquer l’acte, les proches finissent par comprendre souvent que le suicide est multifactoriel. Leur guérison commence quand il accepte l’idée que le puzzle ne sera jamais fini », commente Katia Chapoutier.

Les proches du défunt semblent aussi se départir d’une forme de colère lorsqu’ils arrivent à ne plus juger son geste définitif : « elle a fait ce qui lui semblait le plus doux pour elle. Elle voulait juste ne plus souffrir », affirme ainsi Nadine. Parlant de sa fille Céline, Jeanine finit par croire aussi qu'« elle était atteinte d’une maladie incurable ». Le fait de mettre à distance la culpabilité fait aussi partie du processus de réparation : « Il faut arriver à comprendre que l’on n’est pas surhumain, que l’on est faillible, que l’on ne peut pas tout pour les autres », explique Xavier Pommereau. Pour y parvenir, certains endeuillés participent à des groupes de paroles réunissant des personnes ayant vécu la même tragédie qu’eux. « Cela permet d’accélérer le processus. Car par effet miroir, on finit par comprendre que l’on n’est pas coupable », indique Katia Chapoutier. Mais selon Christophe Fauré « il restera toujours un filet de culpabilité, simplement il n’empêchera plus la personne de fonctionner » assure-t-il.

« Ils connaîtront à nouveau des moments de bonheur »

La reconstruction des proches après un suicide passe aussi par leur reconnexion avec la vie sociale. « Il ne faut pas rester dans son lit, même si se lever demande un énorme effort. Si on accepte d’ouvrir des volets, on ira mieux. Car l’aide naît des rencontres », insiste Xavier Pommereau. « Le retour au travail est par exemple bénéfique pour canaliser la pensée dans une autre direction », ajoute Christophe Fauré. « Il est nécessaire de retrouver le goût de l’autre », renchérit Katia Chapoutier. Dans son livre, plusieurs témoins expliquent d’ailleurs comment le fait de renouer avec des activités sportives, culturelles ou professionnelles les a aidés. D’autres ont trouvé du réconfort en s’investissant dans des associations. « Quand on aide, on s’aide soi-même », explique ainsi Jeanine. « Se déconcentrer, s’ouvrir, donner… même si on est soi-même amputé », résume Eric, le père de Camille. « S’investir pour les autres, ça donne du sens à quelque chose que l’on ne peut pas changer », analyse Katia Chapoutier.

Mises bout à bout, toutes ces initiatives pour retisser les fils de leur vie, finissent souvent par porter leurs fruits. « La vie continue même après ce grand drame. Un coin de leur âme restera noir et réapparaîtra à certains moments, mais ils connaîtront à nouveau des moments de bonheur », affirme Xavier Pommereau. « Le sentiment de plénitude, le bonheur total ne me sont plus possibles (…) En revanche, il est possible d’être plus serein, plus en accord avec soi-même », reconnaît Gilles, père de Céline. Et tous ceux qui ont vécu ce drame sont unanimes sur un point : ils se sont recentrés sur l’essentiel. « Après un tel événement, on a soif de rapports sincères, d’échanges profonds. Il n’y a plus de place pour les futilités », décrit Jeanine.

* La vie après le suicide d'un proche, Kataia Chapoutier, Le passeur éditeur, 19,50 euros.