Grève des fonctionnaires: «Une grève réussie des enseignants peut enclencher une dynamique contestataire»

INTERVIEW Laurent Frajerman, chercheur à l'institut de recherches de la FSU et au Centre d'histoire sociale de Paris I prévoit que les profs seront nombreux dans les cortèges ce mardi...

Propos recueillis par Delphine Bancaud

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Une grève des fonctionnaires en janvier 2016.

Une grève des fonctionnaires en janvier 2016. — JEAN-PHILIPPE KSIAZEK / AFP

  • Selon le Snuipp-FSU, premier syndicat dans le primaire, près d’un enseignant sur deux sera en grève ce mardi.
  • Les points de discorde entre le gouvernement et les profs sont déjà nombreux.
  • Une grève réussie mardi pourrait avoir un effet d’entraînement.

Les profs seront-ils dans la rue ce mardi ? Les 5,4 millions d’agents de la fonction publique sont appelés par tous leurs syndicats, -une première depuis dix ans-, à faire grève et à manifester mardi pour faire entendre leur désaccord avec les mesures annoncées par le gouvernement les concernant. Laurent Frajerman, chercheur à l’Institut de recherches de la FSU et au Centre d’histoire sociale de Paris I prévoit déjà une forte mobilisation des enseignants ce mardi et explique pourquoi ce mouvement de grogne pourrait être dangereux pour le gouvernement.

La grève de mardi sera-t-elle très suivie chez les enseignants selon vous ?

Les premières remontées de terrain semblent indiquer que ce sera le cas. Car le SNUipp-FSU (premier syndicat du 1 er degré) déclare que près d’un professeur des écoles sur deux sera en grève. On ne dispose pas des chiffres pour les enseignants du second degré, car seuls les professeurs des écoles doivent se déclarer grévistes à l’avance. Mais si au moins 20 % d’entre eux se mobilisent, il faudra considérer cela comme un mouvement important.

Quels sont les objets de la discorde entre les enseignants et le gouvernement ?

Il y en a plusieurs : le nouveau gel du point d’indice, le rétablissement du jour de carence, le possible report de l’application de l’accord de revalorisation des carrières (PPCR), la réduction des emplois aidés, la baisse de 2.600 postes dans le second degré et la hausse de la CSG pour les fonctionnaires (même si Edouard Philippe a dit qu’elle serait compensée). L’idée qu’il y ait besoin de faire des efforts à un certain écho auprès des enseignants, à condition qu’ils soient considérés par eux comme justes. Or, la réforme de l’ISF est assez mal perçue par beaucoup. Par ailleurs, certaines déclarations du ministre de l’Education sur les programmes, l’autonomie des établissements, les vacances scolaires trop longues, ont suscité l’ire des enseignants.

Est-ce rare que les enseignants se mobilisent si rapidement après une élection présidentielle ?

Tout dépend de la majorité qui est en place. Car les enseignants sont traditionnellement proches de la gauche. Alors quand un gouvernement de gauche est nommé, les premières grèves sont généralement des échecs. Il faut attendre en moyenne trois ans pour que les enseignants se mobilisent à nouveau. En revanche, quand un gouvernement de droite est en place, les profs descendent plus rapidement dans la rue. Cela s’est vu lors du quinquennat de Nicolas Sarkozy. Avec l’élection d’Emmanuel Macron, qui se définit comme ni à droite, ni à gauche, on était un peu dans l’expectative. D’autant qu’environ 40 % des enseignants ont voté pour lui au premier tour et que le candidat d’En Marche ! avait su les attirer avec un programme habile qui remettait en question les réformes décriées des rythmes scolaires et du collège. Si les enseignants se mobilisent fortement ce mardi, cela signifiera que le gouvernement a perdu rapidement du terrain auprès d’eux.

Le gouvernement devrait-il redouter le potentiel de mobilisation des profs ?

Pour l’instant, l’ambiance est un peu délétère, mais les enseignants n’en sont pas arrivés à un point de rupture avec le gouvernement. Mais la culture gréviste est bien ancrée chez eux. ils considèrent que la grève fait partie de la panoplie des armes à utiliser pour obtenir des avancées. Et ils se souviennent qu’en 1995, elle avait permis de changer des choses. Le risque pour le gouvernement d’une bonne mobilisation des enseignants ce mardi est qu’elle serve d’atout aux syndicats lors de leurs négociations catégorielles ou concernant des réformes éducatives. Le gouvernement peut craindre que leur grogne serve de locomotive à une contestation plus massive des fonctionnaires. Une grève réussie des enseignants peut enclencher une dynamique contestataire.