Pourquoi la bisexualité reste-t-elle encore mal acceptée en France?

DISCRIMINATION Ce samedi, la journée internationale de la bisexualité vise une meilleure reconnaissance de cette orientation sexuelle...

Delphine Bancaud

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Lors de la marche des fiertés de Grenoble en 2015 organisée par le centre des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT).

Lors de la marche des fiertés de Grenoble en 2015 organisée par le centre des lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres (LGBT). — XAVIER VILA/SIPA

  • Le nombre de personnes se disant victimes de biphobie a augmenté.
  • Le rejet des personnes bisexuelles est tant le fait de gays que d’hétérosexuels.
  • Les réflexions déplacées ou stigmatisantes contribuent à isoler les bisexuels.

« Quand j’ai dit à mon père que j’étais bisexuelle, il m’a rétorqué que ce n’était pas possible et que je devais choisir. Des mots qui m’ont blessée, car il ne comprenait pas que ce choix était impossible pour moi. J’ai eu l’impression qu’il niait ce que j’étais », confie à 20 Minutes Geneviève, 19 ans. Et elle n’est pas seule à avoir vécu ce type de situations, car selon plusieurs associations LGBT (Lesbiennes, gays, bisexuels et trans), la bisexualité est encore mal acceptée par la société. D’où l’organisation d ’une grande marche à Paris ce samedi à l’occasion de la journée internationale de la bisexualité pour favoriser la reconnaissance de cette orientation sexuelle.

Un regard plus bienveillant envers les stars qu’envers les anonymes

Car même si de nombreuses célébrités françaises comme internationales ont dévoilé leur bisexualité dans les médias, cela ne signifie pas qu’elle soit mieux acceptée par la société, comme le souligne l’anthropologue Catherine Deschamps : « Le grand public porte un regard plus bienveillant envers les stars qu’envers les anonymes à qui ils ne reconnaissent pas toujours le droit d’être bisexuels », affirme-t-elle.

« Beaucoup de personnes continuent à penser que la bisexualité n’existe pas », ajoute Vincent-Viktoria Strobel, président de l’association Bi’Cause. « Ce qui revient à nier l’autobiographie sexuelle des personnes bisexuelles », souligne Catherine Deschamps.

« Les personnes bisexuelles vivent une sorte de double peine »

Dans son rapport annuel 2017, SOS homophobie déclare d’ailleurs avoir enregistré une augmentation de 32 % des témoignages de personnes qui se disent victimes de biphobie. « En l’absence d’autres sources chiffrées, c’est difficile d’en conclure que la biphobie augmente en France, mais cela prouve qu’elle existe bien. Elle s’exprime via des remarques blessantes, des insultes, et va jusqu’à l’agression physique dans les pires cas », constate Joël Deumier, président de l’association.

Pour mesurer toutes les formes que peut prendre la biphobie en France, les associations Act Up-Paris, Bi’Cause, FièrEs, le MAG Jeunes LGBT et SOS homophobie se sont d’ailleurs associées pour lancer ce samedi la première enquête nationale sur le sujet.

Des personnes « difficiles à mettre dans une case »

Ce phénomène de biphobie, l’anthropologue Catherine Deschamps qui l’a observé, l’explique par différentes raisons : « Les personnes bisexuelles sont difficiles à mettre dans une case. Et cela perturbe l’injonction à choisir à laquelle nous incite la société. D’un côté, certains homosexuels considèrent les bisexuels comme des traîtres. Et de l’autre, des hétérosexuels vont manifester à leur égard leur homophobie », indique-t-elle…

« Les personnes bisexuelles vivent une sorte de double peine et se sentent rejetées tant par les gays que les hétéros. Et on les affuble du même coup de tout un tas de défauts : on les considère comme instables, peu équilibrées, infidèles… », renchérit Joël Deumier.

« On entend souvent dire "vous bouffez à tous les râteliers" »

Des a priori auxquels Alexandre, 24 ans, a été confronté : « J’ai souvent entendu "tu verras, tu trouveras ta voie", comme si ma bisexualité n’était que transitoire ou qu’elle répondait à un effet de mode. Ce qui m’a poussé à refaire mon coming out plusieurs fois pour tenter à nouveau de me faire comprendre », confie-t-il. « Car l’un des préjugés les plus répandus sur la bisexualité consiste à l’assimiler comme une phase transitoire, vécue par des jeunes qui accumulent des expériences avant de se définir comme homo ou hétéro », analyse Joël Deumier.

La réprobation de la bisexualité passe aussi par la diffusion d’autres préjugés : « On prête aux bisexuels une frénésie sexuelle et une plus grande propension à l’infidélité dans le couple », observe Joël Deumier. « On entend souvent dire "vous bouffez à tous les râteliers" », confirme Vincent-Viktoria Strobel. Geneviève a été confrontée à ces clichés-là : « Mon ex ne me faisait pas confiance. Je ne devais pas regarder une fille, car il avait toujours peur que je le quitte pour une femme. J’ai aussi eu droit aux réflexions déplacées d’un copain quand il a su que j’étais bisexuelle. Il m’a demandé si je voulais bien un plan à trois », raconte-t-elle. « Les femmes bisexuelles sont souvent confrontées à ce type de fantasmes de la part d’hommes hétérosexuels et cela peut même donner lieu dans les cas les pires à des agressions », confirme Catherine Deschamps.

Une stigmatisation qui pèse sur l’image de soi

Et à force, ces petites phrases désobligeantes, stigmatisantes ou graveleuses peuvent finir par causer de réels dommages psychologiques aux personnes qui les reçoivent : « Le fait d’être sans cesse confronté à ces formes de rejet et à des rires gras peut être extrêmement violent. Certains bisexuels se sentent profondément seuls et en viennent à se mésestimer », observe Vincent-Viktoria Strobel. « Et certains bisexuels qui craignent d’être stigmatisés de la sorte dans une société hétéronormée, choisissent de dissimuler leur orientation sexuelle et souffrent de cette invisibilité imposée par la force des choses », ajoute Joël Deumier.

Geneviève a vécu ça : « Après la mauvaise réaction de mes parents à mon coming out, je n’ai plus parlé de ma bisexualité pendant plusieurs mois, j’avais peur d’être à nouveau rejetée », explique-t-elle. Des maux à ne pas minimiser car une récente enquête de l’OMS parue en août a démontré que les personnes LGBT étaient plus exposées aux risques suicidaires que les autres.