Comment les profs innovants révolutionnent l'école à petits pas

EDUCATION Ils n'attendent pas les réformes pour réinventer l'école...

Delphine Bancaud

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Des écoliers dans une école élémentaire Plan de la Cour, à Vitrolles, en 2012.

Des écoliers dans une école élémentaire Plan de la Cour, à Vitrolles, en 2012. — GERARD JULIEN / AFP

  • Un journaliste a recensé pendant deux ans des initiatives pédagogiques innovantes.
  • Les profs inventent des pratiques pédagogiques ou les adaptent à l’école d’aujourd’hui.
  • Ils redonnent le goût d’apprendre aux enfants par ce biais.

A rebours de l’idée d’un mammouth immobile, des enseignants innovent chaque année dans leurs classes dans la manière de concevoir leurs cours. Ce mouvement de fond, le journaliste Emmanuel Vaillant, le décrit dans son ouvrage, Bonnes nouvelles de l’école, qui vient de paraître*. Pendant deux ans, il a été à la rencontre de ces profs innovants dans des écoles primaires, des collèges et des lycées. « Pas besoin d’une énième réforme pour changer le système scolaire, des enseignants le font tous les jours sur le terrain », avance-t-il.

Et les exemples de leurs façons différentes de faire la classe fourmillent : « J’ai pu observer des dispositifs de classes inversées, où les élèves sont invités à se familiariser au cours chez eux avec des vidéos, du contenu traditionnel ou interactif avant d’approfondir ces notions en classe via des exercices. Autre exemple intéressant : les classes coopératives dans lesquelles les élèves sont incités à travailler ensemble et à s’entraider », cite l’auteur. Il décrit aussi des enseignants qui pratiquent l’interdisciplinarité, d’autres qui apprennent à leurs élèves via l’expérimentation scientifique ou qui permettent aux élèves d’acquérir des compétences à leur rythme. « Une école près de Nantes fonctionne ainsi par cycle de trois ans. Les enfants n’ont pas l’injonction d’obtenir dans l’année un résultat donné, mais ont trois ans pour le faire », évoque-t-il. « L’innovation n’est jamais spectaculaire, elles procèdent plutôt par petites touches. Et c’est souvent un mixte de méthodes Montessori et Freinet avec d’autres influences », souligne-t-il.

« Ils ont tous intégré le fait qu’enseigner n’était plus seulement diffuser des savoirs »

Luc Ria, professeur des universités à l’Institut français de l’Éducation de l’ENS de Lyon a lui aussi observé ces formats de cours plus stimulants qui germent un peu partout en France : « Certains enseignants innovent en utilisant le numérique, d’autres en organisant le travail de leurs élèves par îlots, d’autres en développant une pédagogie réellement alternative », note-t-il. De son côté François Taddeï, chercheur et auteur d’un rapport l’innovation pédagogique remis à Najat Vallaud-Belkacem en mars évoque les Twictées, lancées par deux enseignants. « Une classe réalise une dictée en ligne en 140 caractères, et corrige celle d’une autre classe, sur Twitter, le format du réseau social. Ou bien encore "Les Bâtisseurs des possibles", un projet pédagogique qui invite les enfants à exprimer et réaliser leurs idées pour améliorer leur école, leur quartier, la société », indique-t-il.

De multiples initiatives qui naissent dans des établissements de toutes sortes. « Mais l’on constate que plus le milieu scolaire est difficile, plus les innovations se font jour. Car si dans des classes homogènes, les cours classiques passent bien, dans celles qui accueillent des élèves plus en difficulté, les enseignants sont amenés à imaginer d’autres pédagogies pour capter l’attention des élèves », remarque Luc Ria. « Certains enseignants innovent par nécessité, d’autres parce qu’ils sont passionnés par les pédagogies alternatives », renchérit Yves Reuter*, professeur en sciences de l’éducation à l’université Lille 3. « Leur point commun est qu’ils ont tous intégré le fait qu’enseigner n’était plus seulement de diffuser des savoirs. Et qu’ils se sont interrogés sur la manière de mieux transmettre à leurs élèves une appétence pour le savoir », ajoute Emmanuel Vaillant.

« Cela joue sur la motivation et la concentration des élèves »

Et même si ces différentes innovations sont rarement évaluées par des chercheurs, leurs retombées semblent très positives, comme a pu l’observer Emmanuel Vaillant : « Pour certains élèves, ces pratiques pédagogiques différentes leur permettent d’améliorer leurs résultats, pour d’autres seulement de mieux aimer l’école, mais c’est déjà beaucoup ». « Une chose est sûre. Les rapports entre les enseignants qui appliquent ces méthodes nouvelles et leurs élèves sont meilleurs. Du coup, ces derniers s’impliquent davantage en classe. Et on sait que cela a un impact sur les élèves qui au bord du décrochage », ajoute Yves Reuter. « Si les pédagogies sont plus participatives, cela joue sur la motivation et la concentration des élèves, donc on peut s’imaginer que cela influe sur leurs résultats », renchérit François Taddei. Mais une chose est sûre selon Luc Ria « ces pédagogies sont plus efficace s’il y a dynamique collective autour d’elles dans l’établissement.

Ces innovations, l’Education nationale dit les regarder avec bienveillance. Elle organise d’ailleurs chaque année, les journées de l’innovation lors desquelles des enseignants et des chercheurs sont invités à partager leur vision et leurs expériences. Mais selon Yves Reuter, « L’Education nationale a une attitude contradictoire vis-à-vis des profs novateurs : d’un côté elle déclare encourager l’innovation et d’un autre, ceux les profs qui lancent des projets originaux sont rarement aidés et leurs innovations ne sont pas prises en compte lorsqu’ils sont évalués », estime-t-il. S’ils sont souvent soutenus, voir encouragés par leur direction dans leurs projets qui font bouger les lignes, certains profs innovants se plaignent cependant d’être encore regardés d’un mauvais œil. « Leurs collègues qui enseignent de manière plus traditionnelle peuvent en effet se sentir disqualifiés face à eux, ce qui peut entraîner des tensions », indique Luc Ria.

Reste à savoir si la volonté dunouveau ministre de l’Education de « promouvoir la "culture de l’innovation et de l’expérimentation" sera suivie d’effets ». « Il faudrait notamment que la formation continue des enseignants soit beaucoup développée pour qu’ils puissent bénéficier des apports de la recherche », souffle Yves Reuter. « Et que les inspecteurs de l’Education nationale deviennent de vrais mentors pour les enseignants qui veulent faire bouger les lignes », ajoute François Taddei.

*Bonnes nouvelles de l’école, d’Emmanuel Vaillant, JClattès, 18 euros.

*Yves Reuter est l’auteur de l’ouvrage Une école Freinet, L’Harmattant, 23 euros.