Histoires de procès: Raoul Villain, l'homme qui a tué Jaurès

SÉRIE D’ÉTÉ (4/5) « 20 Minutes » exhume les archives de procès devenus mythiques ou tombés dans l’oubli…

Thibaut Chevillard

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Raoul Villain a tiré sur Jean Jaurès le 31 juillet 1914

Raoul Villain a tiré sur Jean Jaurès le 31 juillet 1914 — - WIKIMEDIA COMMONS

  • Durant l’été, 20 Minutes consacre une série d’articles aux procès historiques.
  • Aujourd’hui, le procès de Raoul Villain, un étudiant nationaliste qui a assassiné Jean Jaurès en 1914.

Tout l’été, 20 Minutes revient sur les grands procès du début du 20e siècle en partenariat avec Retronews, le site de presse de la Bibliothèque nationale de France. Aujourd’hui, le procès de Raoul Villain, qui a assassiné Jean Jaurès en 1914…

56 mois s’étaient écoulés depuis son arrestation. Une éternité. Entre le moment où Raoul Villain, 34 ans, a été conduit à la prison de la Santé à la fin de l’été 1914, et celui où il se présente devant la cour d’assises de la Seine, le 24 mars 1919, le monde n’est plus tout à fait le même. 18 millions de personnes ont été tuées durant la guerre, la France a récupéré l’Alsace et la Lorraine. Les Français sont occupés à fêter la victoire et à reconstruire le pays. Et on avait presque oublié ce jeune homme moustachu, « maigre, pâle, aux traits peu définis, aux cheveux blonds », comme le décrit le journaliste de L’Humanité. Il doit pourtant s’expliquer sur les raisons qui l’ont poussé à tuer Jean Jaurès le 31 juillet 1914.

Ce jour-là, le député du Tarn, opposé à la guerre, dîne au café du croissant, rue Montmartre, tout près du siège du journal L’Humanité qu’il a fondé en 1904. Jaurès est attablé avec de proches collaborateurs, assis dos à la fenêtre restée ouverte. Soudain, un homme passe le bras à travers, pointe un pistolet dans sa direction et ouvre le feu à deux reprises. Touché à la tête, le leader socialiste décède sur le coup. Son agresseur parvient à prendre la fuite mais il est vite rattrapé. Son identité est désormais connue : il s’agit de Raoul Villain, un étudiant nationaliste français, né à Reims en 1885.

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Les médecins qui l’ont examiné le trouvent « déséquilibré », voire « bizarre à l’extrême » à l’instar du professeur Dupré. « Villain doit rendre compte de ses actes à la justice, mais son état mental et son hérédité peuvent lui concilier jusqu’à un certain point l’indulgence de ses juges », estime devant la cour le docteur Briand. « Il n’était pas a enfermer mais il avait un grain manifeste », explique à 20 Minutes Dominique Paganelli, journaliste et auteur du livre  Il a tué Jaurès*. Il souligne notamment que la mère et la grand-mère de Villain « étaient folles », ce qui a probablement « laissé des traces chez lui ».

Ce 24 mars 1919, le jeune homme, qui a étudié l’archéologie, raconte comment il en est venu à vouloir tuer Jaurès. Tout part, dit-il, d’un voyage en Alsace, occupé par les Allemands depuis la défaite de 1870. « En défilant sous le regard insolent des sentinelles allemandes, je connus la haine pour la première fois. J’eus alors l’idée de tuer le Kaiser », explique-t-il au président, relate Le Matin dans son édition du 25 mars 1919. « C’était la première fois qu’une idée de mort d’homme pénétrait dans ma conscience. » Mais il abandonna ce projet car, ajoute-t-il, Guillaume II était « le seul souverain capable de comprendre les arts et l’archéologie ».

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C’est à ce moment-là que l’idée de tuer Jean Jaurès a germé dans son esprit. « Ses idées de désarmement, alors que l’Allemagne armait à outrance contre nous, me paraissaient criminelles », ajoute-t-il. Raoul Villain a alors estimé nécessaire de « fermer la grande gueule qui empêche d’entendre les plaintes de l’Alsace-Lorraine ». A l’époque, la France et l’Allemagne se préparent à l’affrontement. Une partie du pays est animée par un esprit de vengeance mais la gauche, Jaurès en tête, s’oppose à la guerre. « Le fait de vouloir l’éviter est pris par les nationalistes et par une partie de la droite plutôt dure comme l’expression d’une traîtrise », analyse Dominique Paganelli.

Enfin, après cinq jours de procès, l’heure est aux réquisitions et aux plaidoiries. L’avocat général Béguin prend la parole en premier. Il « esquisse le portrait moral de Jaurès » et lui rend « hommage », rapporte Le Petit Journal dans son édition du dimanche 30 mars 1919. Puis, il évoque son meurtrier, qu’il décrit comme étant un « être faible et sans volonté », une « organisation inachevée », qui a « commis son crime en toute connaissance de cause et en dehors de tout mobile pathologique ». Le magistrat demande finalement au jury de prononcer « un verdict de condamnation atténué ».

Me Zevaes, de son côté, demande l’acquittement de son client, soulignant que « son affaiblissement mental est propre à le faire bénéficier de l’indulgence ». Il a « placé sa plaidoirie toute entière sur le terrain politique » afin de répondre « au portrait politique de Jaurès fait par la partie civile », remarque Le Gaulois, dimanche 30 mars 1919. Son confrère, Me Géraud, « plaide la pitié pour l’être débile dont seul l’amour de la patrie arma le bras ». Une plaidoirie, selon les mots du chroniqueur judiciaire du journal, qui « faisait passer de longs frissons et dans les yeux monter des larmes ».

Enfin, le verdict tombe. « Villain est acquitté », titre en une Le Petit Journal. La partie civile et le ministère public ont « vanté les mérites de Jaurès mais ont délaissé ce qui était pourtant au centre du procès, c’est-à-dire son assassinat, note Dominique Paganelli. Ils considéraient que Villain était un moins que rien et qu’il ne fallait pas lui accorder d’importance. Quand le jury a délibéré, il n’a entendu véritablement que la défense de l’accusé ». L’épouse de Jean Jaurès n’obtient qu’un franc de dommages-intérêts. Villain, avant de quitter libre le tribunal, s’adresse à elle et lui présente des excuses.

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Quelques manifestations vont être organisées pour protester contre sa libération. Raoul Villain quitte Auxerre, où il habite, et part se cacher à Paris, sous un nom d’emprunt. Mais ce mouvement de protestation ne s’étendra pas dans le temps. « On est dans l’euphorie de la victoire, on ne veut pas perdre son temps à parler de l’avant-guerre et de ceux qui étaient contre l’intervention », explique Dominique Paganelli. L’ancien étudiant nationaliste part ensuite vivre à Dantzig, puis en Lituanie, et s’installe en 1932 à Ibiza où il sera fusillé quelques années plus tard par les anarchistes, durant la guerre d’Espagne.

* « Il a tué Jaurès », de Dominique Paganelli. 216 pages, éditions « La table ronde », 16 euros.