Les polémiques de l’affaire Grégory qui ont «hanté» le juge Lambert jusqu’à sa mort

JUSTICE Découvert mort à son domicile, mardi soir, le juge Jean-Michel Lambert a été critiqué toute sa vie pour la façon dont il a conduit l’enquête initiale sur la mort du petit Grégory en 1984…

Vincent Vantighem

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Lépanges-sur-Vologne, le 30 octobre 1985. Le juge Jean-Michel Lambert lors d'une reconstitution dans l'enquête sur la mort du petit Grégory.

Lépanges-sur-Vologne, le 30 octobre 1985. Le juge Jean-Michel Lambert lors d'une reconstitution dans l'enquête sur la mort du petit Grégory. — PATRICK HERTZOG / AFP

  • Le juge Lambert a été retrouvé mort chez lui, mardi soir
  • Premier juge de l’affaire Grégory, il a été vivement critiqué
  • Quatre polémiques l’ont poursuivi toute sa carrière

De combien d’injustices suis-je coupable ? Jean-Michel Lambert n’a pas choisi le titre de son ouvrage par hasard, au moment de prendre sa retraite en 2014. Marqué, « hanté même » dira-t-il, par l’affaire Grégory, l’ancien juge d’instruction a été, toute sa vie, critiqué pour la façon dont il a conduit cette enquête en 1984 avant d’en être dessaisi deux ans plus tard.

>> Les faits : « C’est de la folie... », confiait Lambert avant sa mort

Mardi soir, celui que l’on surnommait « le petit juge » a été retrouvé mort dans sa maison du Mans (Sarthe). Selon les premiers éléments de l’enquête, son corps a été découvert dans son bureau avec un sac plastique noué sur la tête à l’aide d’un foulard. 20 Minutes revient sur les quatre controverses qui ont marqué l’enquête initiale sur la mort de Grégory et qui ont poursuivi l’ancien magistrat jusqu’à sa mort…

  • Le 3 novembre 1984. L’interrogatoire de Murielle Bolle.
Murielle Bolle (à gauche) arrive au palais de justice pour être entendue en 1986.
Murielle Bolle (à gauche) arrive au palais de justice pour être entendue en 1986. - ERIC FEFERBERG / AFP

Un peu moins de trois semaines après la découverte du corps de Grégory Villemin, les gendarmes de Bruyères (Vosges) entendent la jeune Murielle Bolle, 15 ans. Contre toute attente, celle-ci accuse alors son beau-frère, Bernard Laroche, d’avoir kidnappé le garçonnet. « Après bien des efforts, nous parvenons à prendre contact avec le juge [Lambert]. Il nous déclare qu’il ne peut pas se déplacer, raconte le capitaine Etienne Sesmat dans son livre Les deux affaires Grégory (Ed. Belfond, 2006). Nous tombons mal, c’est le week-end de la Toussaint… »

>> Enquête : La nuit où Murielle Bolle aurait été recadrée par sa famille

Le juge finit par rentrer de week-end et interroge, le lundi 5 novembre, cette témoin clé. Elle confirme ses précédentes déclarations. Dans la foulée, il annonce aux journalistes qu’il inculpe Bernard Laroche sur la foi du témoignage de Murielle Bolle avant de la renvoyer chez elle. Que n’avait-il pas dit là ? La nouvelle fait l’ouverture du journal télévisé. La famille accourt dans la maison des Bolle et Murielle se serait fait « recadrer », selon plusieurs témoignages qui font toujours débat, 32 ans après. Seule certitude : c’est accompagnée de sa mère qu’elle se présente, le mardi 6 novembre au Palais de justice, pour finalement se rétracter et innocenter son beau-frère.

Le 4 février 1985. La mort de Bernard Laroche.

Aumontzey (Vosges), le 10 juin 1985. Jean-Marie Villemin tient un fusil lors de la reconstitution du crime de Bernard Laroche.
Aumontzey (Vosges), le 10 juin 1985. Jean-Marie Villemin tient un fusil lors de la reconstitution du crime de Bernard Laroche. - STR / AFP

Trois mois après le témoignage de Murielle Bolle, le juge Lambert libère Bernard Laroche. Immédiatement, Jean-Marie Villemin, le père de Grégory, annonce aux journalistes son intention de le tuer. Marie-Ange Laroche, l’épouse de Bernard, réclame une protection policière. Elle lui est refusée. Jean-Marie Villemin attend finalement le 29 mars 1985. Il se présente chez son beau-frère et l’abat d’un coup de fusil.

Interrogé en 2014 par 20 Minutes, Jean-Michel Lambert confiait qu’il était encore, 30 ans après, « hanté » et « torturé » par la mort de Bernard Laroche. « Je m’apprêtais à rendre un non-lieu en sa faveur. Son assassinat ne m’en a pas donné le temps. Mais pour moi, Bernard Laroche est innocent. »

>> Justice: « Pour moi, Laroche est innocent », estime Lambert

Une analyse à l’opposé de celle des enquêteurs qui ont relancé l’enquête ces derniers mois et surtout de celle de la Cour d’appel de Dijon (Côte d’Or) qui notait, dès 1993, dans un arrêt qu’il « existe contre Bernard Laroche des charges très sérieuses d’avoir enlevé Grégory Villemin ». Bernard Laroche étant mort en 1985, toute action publique à son encontre est éteinte depuis.

>> Enquête: Le sordide puzzle familial de l'affaire Grégory

  • Le 5 juillet 1985. L’inculpation de Christine Villemin.
Christine et Jean-Marie Villemin, le 23 novembre 1984, plus d'un mois après la mort de leur fils Grégory.
Christine et Jean-Marie Villemin, le 23 novembre 1984, plus d'un mois après la mort de leur fils Grégory. - Eric Feferberg / AFP

Bernard Laroche mort, le juge Lambert porte ses soupçons sur Christine Villemin, la mère du petit Grégory. Une expertise en écriture la désigne comme possible « corbeau » parmi d’autres. Le 5 juillet 1985, le magistrat l’inculpe et la place en détention. « Il était quasiment allongé sur son siège, regardant ses chaussures, raconte Christine Villemin dans le livre Seize Octobre (Ed. Plon, 1994). Il a simplement dit : "Je lève l’hypothèque et je crève l’abcès". » Enceinte, Christine Villemin passe alors onze jours en détention avant d’être libérée.

>> Interview: « Le corbeau n'a pas le courage d'affronter sa proie »

Il faudra ensuite huit ans à la mère du petit Grégory pour être totalement mise hors de cause. En 1993, la Cour d’appel de Dijon (Côte d’Or) rend un arrêt de non-lieu en sa faveur. Il consacre 17 des 44 pages à démonter, point par point, les 25 éléments contre elle avant de la déclarer innocente en « l’absence totale de charges ». Une première en France, à l’époque. Cet épisode, Jean-Michel Lambert ne l’a jamais digéré. Interrogé plusieurs fois depuis 2014 à ce sujet, il répondait à chaque fois par un étrange silence qui en disait long sur sa conviction, même 32 ans après.

  • 18 juillet 1985. La rencontre avec Marguerite Duras.

« Je ne verrai jamais Christine V. C’est trop tard. Mais j’ai vu le juge qui est certainement celui qui est le plus près de cette femme. » Voilà comment Marguerite Duras commence son article sur l’affaire Grégory publié le 18 juillet 1985 dans les colonnes de Libération. Quatre pages dans lesquelles l’auteure de L’Amant, prix Goncourt la même année, détaille son intime conviction. En observant la maison des Villemin, elle a eu une vision : Christine Villemin a tué son enfant car elle détestait son mari.

Au-delà de l’aspect diffamatoire - Marguerite Duras fut condamnée à 7.000 francs d’amende pour « atteinte à la vie privée » - cet épisode révèle toute la proximité qu’entretenait le juge Lambert avec les médias. Après avoir livré de nombreuses confidences aux journalistes faisant fi du secret d’instruction, il n’a donc pas hésité à recevoir une écrivain, dans son bureau, pour lui parler de l’enquête. « J’ai été estomaqué par cette rencontre », confia Jean-Marie Villemin, le père de Grégory dans son livre Seize Octobre (Ed. Plon, 1994).