Tabac: Pourquoi les Français les plus défavorisés fument davantage?

DROGUE Un rapport publié ce mardi dévoile que les plus aisés s'arrêtent de fumer plus facilement que les plus pauvres...

Oihana Gabriel

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Illustration de cigarette.

Illustration de cigarette. — Pixabay

  • Selon un rapport, les personnes les plus précaires et les moins diplomés fument davantage que les plus riches et ont plus de difficultés à s'arrêter
  • 20 Minutes s'interroge sur les raisons qui expliquent que les plus défavorisés sont plus dépendants du tabac

Encore une bonne occasion pour adopter de bonnes résolutions. Ce mercredi, à l’occasion de la Journée mondiale sans tabac, nombre d’associations et autres spécialistes réitèrent les discours de prévention et rappellent les ravages de cette drogue.

Un message qui semble passer… mais dans certains milieux plus que d’autres. Un rapport publié ce mardi par Santé Publique France* dévoile que les personnes les moins diplômées et les plus défavorisées fument davantage que les Français aisés. Accentuant encore les inégalités de santé. Et pourtant, avec un paquet autour de sept euros, on pourrait imaginer l’inverse…

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37 % des plus défavorisés fument… 20 % des plus riches

Selon le Baromètre santé 2016 sur le tabac, plus on est pauvre, plus on a de chance de fumer : entre 2010 et 2016, « la prévalence du tabagisme quotidien a augmenté de 35,2 % à 37,5 % parmi les personnes aux revenus de la tranche la plus basse. A l’inverse, elle est passée de 23,5 à 20,9 % parmi les personnes aux revenus de la tranche la plus haute ». Même constat si l’on regarde le niveau de diplôme… « On trouve davantage de fumeurs réguliers et de gros fumeurs dans les milieux défavorisés, complète Patrick Peretti-Watel, sociologue à l’Inserm. Et cet écart se creuse encore parce que les cadres arrêtent plus facilement de fumer que les personnes précaires ».

Information et méfiance

Les personnes isolées, sans emploi, peu connectées, reçoivent sans doute moins les messages de prévention. Mais même quand elles ont accès à cette information, certaines tombent dans une « méfiance à l’égard des messages de prévention » et « un déni du risque », deux facteurs avancés par ce rapport pour expliquer ce fossé.

« Les campagnes de prévention s’appuient sur des chiffres pas forcément simples à comprendre quand on n’a pas le niveau scolaire, analyse le chercheur auteur de La cigarette du pauvre, une enquête sur les fumeurs précaires. Mais au-delà, plus on est marginalisé, plus on se méfie des discours politiques et sanitaires. »

Autre problème : les idées reçues. « Encore beaucoup de personnes, notamment dans les milieux défavorisés, pensent que les patchs et les cigarettes électroniques sont dangereuses pour la santé », regrette Bertrand Dautzenberg, pneumologue.

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Incapacité à penser à l’avenir

Mais surtout, ce discours de prévention est moins efficace. « La prévention, c’est de l’arbitrage temporel, synthétise Patrick Peretti-Watel. Fumer c’est agréable, mais c’est dangereux à l’avenir. Un SDF qui ne sait pas où il va dormir aura du mal à réfléchir à l’avenir. La précarité induit une myopie temporelle. D’ailleurs, le fait d’avoir un enfant souvent rouvre l’horizon temporel et avant même la naissance, certains fumeurs décrochent. »

« Quand on vit au jour le jour, savoir que le tabac est mauvais pour dans un ou dix ans, on s’en fout ! », renchérit le Pr Dautzenberg. « Et les soignants souvent ne veulent pas ajouter une épreuve à un patient qui fait face à 36.000 problèmes. »

Un attachement historique et familial

« Il y a un attachement culturel historique du milieu ouvrier, reprend le sociologue. Pour beaucoup de gens, le tabac est encore perçu comme un loisir des classes populaires. D’ailleurs, lors de la première augmentation du prix du tabac en 1976, les syndicats ouvriers avaient protesté : cela revenait à taxer les ouvriers…. » Et souvent dans ces milieux, c’est en famille qu’on tombe dans le tabagisme… et qu’on noue un lien affectif bien difficile à déconstruire. Et le chercheur de raconter l’histoire de cette femme de 60 ans en situation précaire : « sa première cigarette, c’est son père qui lui a offert. Elle a vomi et trouvé ça dégueulasse, mais cinquante ans plus tard elle adore l’odeur de cigarette, qui lui rappelle son père. »

Une béquille indispensable

Mais pourquoi dépenser 200 euros par mois quand on est à 10 euros près ? « Les sommes dépensées par les fumeurs défavorisés sont une preuve indiscutable que le tabac est une drogue, une maladie chronique », insiste le Dr Dautzenberg. »

Et ce paradoxe s’explique par un rapport différent au tabac selon le niveau social. « Les motifs de fumer sont socialement différenciés : en situation précaire, la cigarette est un produit de première nécessité, avance Patrick-Peretti Watel. Des études en Angleterre ont montré que des mères célibataires préféraient sauter un repas plutôt que de renoncer à la cigarette. Pour les chômeurs, c’est le dernier plaisir qui leur reste. Cela peut paraître paradoxal, mais certains fumeurs m’expliquaient qu’ils n’avaient plus les moyens d’aller au concert, au cinéma et que donc s’asseoir sur un banc pour fumer s’avérait moins cher que d’autres loisirs. »

Une dépendance encore accrue quand la cagarette permet la socialisation. « Pour des chômeurs, partager une cigarette, c’est retisser dulien social, souligne Patrick Peretti-Watel. C’est pourquoi on dit que le tabac est l’anxiolytique du pauvre. »

Plus de difficultés à s’arrêter

Autant de raisons qui expliquent que les personnes défavorisées ont plus de mal à décrocher. Mais il y a aussi une question de moyens, assure Bertrand Dautzenberg. Passer à la cigarette électronique, mâcher 120 nicorettes par jour, se procurer des patchs, aller voir un addictologue peut en effet devenir coûteux à force… D’où une mesure d’urgence, que le pneumologue réclame depuis longtemps : « il faut que tous les produits de substitution soient remboursés, cela aiderait les fumeurs à arrêter et notamment les classes défavorisées. » Actuellement, un patient se voit remboursés jusqu’à 150  euros par an de ces substituts quand ils sont prescrits.

* Enquête menée par téléphone du 8 janvier au 1er août 2016 auprès de 15.000 personnes âgées de 15 à 75 ans.