Un barrage organisé par des grévistes en Guyane le 25 mars 2017.
Un barrage organisé par des grévistes en Guyane le 25 mars 2017. - JODY AMIET / AFP

Des routes barrées, des écoles fermées, des boutiques closes… La Guyane se trouve à l’arrêt depuis lundi. Un mouvement social d’ampleur paralyse le département français. Le Premier ministre Bernard Cazeneuve a annoncé l’envoi d’une mission interministérielle. 20 Minutes a demandé à ses internautes et des citoyens de témoigner de leur quotidien et de leur mobilisation.

Ségolène Royal chahutée lors d'un déplacement en Guyane

Sentiment d’être « des oubliés de la République »

« Toute la Guyane est paralysée… et ça ne va pas s’arrêter tout de suite », promet Alin, un agent territorial qui a rejoint le mouvement social. « Aujourd’hui, nous avons une multitude de mouvements sociaux qui se rejoignent avec des revendications diverses », résume Alexandre de Chavanne, syndicaliste et enseignant. Cette semaine, il s’est rendu en métropole afin d’alerter sa direction, la Fédération Syndicale Unitaire (FSU), sur la situation dramatique de la Guyane. « De manière générale, les Guyanais ne supportent plus d’être la cinquième roue du carrosse, des oubliés de la République. Les élus, les collectifs ont alerté. Ségolène Royal est venue ici et a prévenu François Hollande. Mais rien ne se passe. »

Ce vendredi, précisent ces témoins, le port et l’aéroport sont fermés, les agriculteurs, les pêcheurs, de simples citoyens et des collectifs qui se sont formés descendent dans la rue pour montrer leur agacement, discuter, proposer des solutions. Petit à petit, tous les métiers se sont mobilisés. Et la mobilisation a paralysé également la base spatiale. Empêchant notamment le lancement de la fusée Ariane 5, initialement prévu lundi. Le transfert de la fusée vers son pas de tir n’a jamais pu être mis en œuvre à cause d’un barrage à l’entrée du Centre spatial guyanais à Kourou et d’une grève au sein de la société Endel qui assure le transfert. « Bloquer l’entrée de Kourou, c’est notre seul moyen d’attirer l’attention du gouvernement », explique Alexandre.

Les raisons de la colère

« Ici, il faut vivre la situation pour la comprendre, souligne Alin, qui vit à Cayenne. La population en a ras le bol de l’insécurité et du chômage. » Les chiffres du ministère de l’intérieur de 2015 l’attestent, la Guyane est bien l’une des régions les plus touchées par l’insécurité de France. Il y a par exemple 3 vols pour 1 000 habitants selon Guyane Soir, soit 13 fois plus que dans l’hexagone. Selon Alin, ce qui a mis le feu aux poudres, c’est l’insécurité galopante. « Le meurtre d’un jeune d’une cité a provoqué la création d’une association, les 500 frères contre la délinquance, et qui a commencé à mobiliser pour dire sa colère. »

Mais à cette insécurité s’ajoutent des problèmes sociaux d’ampleur. « Cela fait vingt-cinq ans que la FSU alerte sur le fait que la Guyane va droit dans le mur », s’alarme Alexandre. Qui rappelle quelques chiffres parlants : 44 % des familles vivent sous le seuil de pauvreté, 1 jeune sur 2 est au chômage, la mortalité infantile est 3 fois supérieure à la moyenne nationale, dans les établissements scolaires, il y a 2 fois moins d’adultes pour encadrer les élèves que dans les autres académies et enfin, côté écologie, les ressources aurifères de la Guyane sont pillées au profit de quelques actionnaires. « La Guyane vit comme un pays du quart-monde alors que nous sommes Français et Européens », tranche le syndicaliste. Avec des inégalités territoriales importantes : « Dans certaines zones isolées, des concitoyens n’ont pas accès à l’eau, à l’électricité, aux transports », explique Alexandre.

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Quant à la santé, « beaucoup de Guyanais ont peur d’aller à l’hôpital tant l’environnement n’est pas sain », assure Ludovic Marimoutou, un citoyen qui a lui aussi rejoint le mouvement de contestation. Il reprend : « On manque tellement de collèges et de lycées que beaucoup de nos jeunes ne sont pas scolarisés. »

Et cette situation difficile est amplifiée par un coût de la vie plus important qu’en métropole. « Je paye un forfait de téléphone à mon fils à Lille pour 20 euros par mois environ… et j’ai le même forfait pour 54 euros ici », donne comme exemple Alin. « Un pack d’eau coûte un euro en métropole, cinq en Guyane », renchérit Ludovic qui est revenu à Cayenne il y a deux mois après plusieurs années en métropole.

Que veulent les manifestants ?

Plus de moyens. « Nous avons besoin de plus d’infrastructures, reprend Alin. En Guyane, il y a un commissariat pour 250 000 habitants ! » Et pour relancer l’économie, Alin espère « davantage de commandes publiques, des allégements fiscaux pour les entreprises ». « François Hollande nous a promis en 2013 un pacte d’avenir pour la Guyane, avec une enveloppe importante pour relancer l’économie, on est à un mois de l’élection présidentielle et rien n’est signé ! » s’agace ce citoyen.

D’autant que, selon ces citoyens en colère, ces promesses se sont réduites comme peau de chagrin. « On parlait au début de 2 à 3 milliards, maintenant c’est 600 millions, explique Alexandre de Chavanne. Alors que les besoins sont immenses. Nous demandons un plan à la hauteur des enjeux et non des mesurettes. » Quant au timing de ce mouvement social d’ampleur, il est également lié à la campagne électorale. « Il y a une prise de conscience que c’est maintenant qu’il faut frapper fort », assure Ludovic Marimoutou.

Le Premier ministre annonce l’envoi d’une mission interministérielle

La ministre des Outre-mer Ericka Bareigts a appelé jeudi à la levée des barrages, et proposé des discussions à Paris mardi prochain autour de l’économie, de la santé et de la sécurité, principaux sujets de revendication, afin de « traiter sans délai les problèmes immédiats » et « finaliser » le pacte pour l’avenir de la Guyane. Mais, en Guyane, les manifestants « ont fait part de leur refus d’une négociation à Paris ». Et les députés et sénateurs de Guyane, qui avaient demandé mercredi un plan Marshall, ont jugé « inconcevable de demander aux manifestants de (…) lever les blocages pour venir s’entretenir avec les cabinets ministériels dans les bureaux parisiens ».

« A chaque fois, c’est à nos représentants de se déplacer à Paris. Nous souhaitons qu’une délégation interministérielle vienne ici, en Guyane, voir à quel point la situation est grave », tance Alin. « Aujourd’hui c’est l’impasse », reconnaît Alexandre. Bernard Cazeneuve a annoncé ce vendredi soir qu’une mission interministérielle allait être envoyée en Guyane. « Cette mission sera composée de hauts fonctionnaires et partira dès demain », précise le Premier ministre dans son communiqué posté sur Twitter. Une porte de sortie pour calmer la grogne ?

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