Propos de Macron sur la colonisation: «La qualification de "crime contre l’humanité" est juste d’un point de vue moral»

INTERVIEW L’historien Gilles Manceron décrypte les propos du candidat à la présidentielle Emmanuel Macron qui ont fait vivement réagir la droite française…

Propos recueillis par Céline Boff

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Emmanuel Macron lors de son meeting à Lyon le 4 février 2017.

Emmanuel Macron lors de son meeting à Lyon le 4 février 2017. — Michel Euler/AP/SIPA

Tollé à la droite de l’échiquier politique. Plusieurs responsables de LR et du Front national ont fait part mercredi de leur émoi et de leur « honte » après que le candidat à la présidentielle Emmanuel Macron a qualifié la colonisation française de « crime contre l’humanité » lors d’une interview en Algérie. Son propos est-il pour autant faux ? 20 Minutes fait le point avec l’historien Gilles Manceron, spécialiste de l’histoire de la colonisation.

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Emmanuel Macron a-t-il juridiquement raison lorsqu’il qualifie la colonisation de « crime contre l’humanité » ?

Juridiquement, non. La notion de « crime contre l’humanité » a été formulée lors de l’Accord de Londres du 8 août 1945, dans le but de préparer le tribunal de Nuremberg, et a été liée aux crimes nazis. Elle a ensuite été incorporée dans le droit français, mais elle reste toujours associée au nazisme. Si la notion de « crime contre l’humanité » est donc juridiquement incorrecte pour qualifier la colonisation, elle l’est cependant d’un point de vue moral. Ce qu’Emmanuel Macron a souhaité, avec ses propos, c’est condamner de manière ferme la colonisation dans la mesure où celle-ci est par essence contradictoire avec les droits de l’homme.

Quelle expression aurait-il pu choisir pour ne pas être "attaquable" sur la forme ?

Quand il évoquait les guerres coloniales, Jean Jaurès les qualifiait « d’attentats contre l’humanité ». Bien avant lui, Condorcet parlait de l’esclavage comme d’un « crime contre l’homme ». Emmanuel Macron aurait pu reprendre l’une de ces deux expressions pour être « inattaquable » sur la forme comme sur le fond. Car il y a bien une contradiction évidente entre le fait colonial et les droits de l’homme tels qu’ils ont été définis dans la Déclaration de 1789. « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits »… Ce principe est antinomique avec le fait colonial. Macron a d’ailleurs très justement déclaré lors de son meeting à Alger : « La France a apporté la déclaration des droits de l’Homme en Algérie, mais elle a oublié de la lire ».

Reconnaître le caractère « criminel » de la colonisation implique-t-il la mise en œuvre d’une réparation financière ?

Je ne le crois pas. Qui faudrait-il indemniser ? L’essentiel est de reconnaître ce phénomène historique pour tourner réellement la page, l’essentiel est d’affirmer très clairement qu’il faut traiter de manière égale les êtres humains sans effectuer de hiérarchie entre les races, comme cela a été le cas à l’époque coloniale. Il faut comprendre que la colonisation a encore des conséquences, qu’elle a construit dans les têtes des représentations qu’il faut que nous chassions. Ces représentations amènent aujourd’hui à des dérives, comme, par exemple, le fait qu’un jeune noir ne soit arrêté de la même manière qu’un jeune blanc par certains policiers.

Selon vous, cette déclaration d’Emmanuel Macron vise-t-elle davantage l’électorat français ou l’Etat algérien ? En d’autres termes, le peuple algérien attend-il de la France une condamnation ferme de la colonisation ?

Les Algériens ont une autre perception de la colonisation que les Français. Tous savent qu’à cette époque, un grand-père ou un oncle a été arrêté, torturé ou a même disparu. Ce que je veux dire, c’est que le travail le plus important à effectuer n’est pas auprès de l’opinion algérienne. Emmanuel Macron a eu le mérite de tenir ces propos, mais je regrette qu’il l’ait fait à Alger et non pas à Paris, à Lyon ou à Marseille.

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A droite de l’échiquier politique français, des politiques jugent les propos de Macron « indignes », « injurieux », ils s’insurgent contre la « repentance permanente ». Comment expliquer ces si vives réactions ? 

Par le fait qu’après les indépendances, le travail de déconstruction du discours colonial n’a pas été mené. Nombre de nos concitoyens continuent donc de penser que la colonisation française a été un bienfait, qu’elle a apporté des biens et des équipements aux pays conquis et que le tout s’est déroulé de manière pacifique. Cette représentation n’est pas exacte, comme ne cessent de le dire les historiens, mais elle perdure.

Justement, Emmanuel Macron lui-même avait suscité la controverse en octobre en déclarant au Point : « Alors oui, en Algérie il y a eu la torture, mais aussi l’émergence d’un Etat, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie »…

Mais il vient de corriger le tir lors de son déplacement en Algérie. Son précédent propos laissait entendre qu’il y aurait du bon et du mauvais dans la colonisation. Ce n’est pas une bonne approche. Prenez les guerres : elles ont à chaque fois ou presque permis des progrès techniques considérables dans de multiples sciences. Pour autant, nous ne pouvons pas en conclure que ces guerres, surtout celles d’agression, ont un aspect positif. Ce qu’il faut dire, c’est que la colonisation est attentatoire aux droits de l’homme. Ce qui n’empêche pas de lister avec honnêteté et précision ses différentes conséquences.