Une manifestation pacifique en soutien à Théo à Bobigny a dégénéré, le 11/02/2017.
Une manifestation pacifique en soutien à Théo à Bobigny a dégénéré, le 11/02/2017. - Aurelien Morissard/AP/SIPA

« En 2005, quand il y a eu les émeutes, j’avais 10 ans. Je les ai vécues, j’habitais déjà le quartier du Chêne-Pointu à Clichy-sous-Bois mais on n’avait pas du tout les mêmes usages d’internet et des réseaux sociaux », raconte Riad*, 21 ans, devenu en quelques jours l’un des internautes les plus suivis sur l’application vidéo Periscope. Son compte Twitter, @AlgerSousBois, actif dès 2012 mais « seulement pour un usage personnel », retransmet depuis l’ interpellation violente de Théo à Aulnay-sous-Bois, des images tournées et diffusées en direct depuis plusieurs communes de Seine-Saint-Denis.

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Une vidéo vue par 290.000 personnes

« Le week-end dernier, beaucoup de camions de CRS sont arrivés à Clichy, on avait l’impression d’être en 2005. Je me suis dit qu’on allait suivre les interventions de police, pour faire vivre à ceux qui vivent à Clichy et ceux qui n’y habitent pas la situation en direct, devenir le média du 93, des quartiers, de l’île de France », détaille le jeune conducteur de bus à 20 Minutes. Samedi, Riad* s’est donc rendu à la manifestation de soutien à Théo organisée à Bobigny. Suivi par plusieurs centaines de personnes, son direct diffusé pendant plus de trois heures et ponctué par de violents heurts, a été vu depuis par 290.000 internautes.

Une audience démultipliée par la récupération d’internautes sympathisants et d’élus d’extrême droite d’une séquence isolée au cours de laquelle des jeunes crient « Allahou Akbar ».

Sur Twitter, c’est Charles Aslangul, jeune élu Les Républicains (LR) dans le Val-de-Marne [ condamné en appel en 2015 pour des faits de violences] qui a été le premier à isoler la séquence et à la diffuser. Très vite, des élus frontistes et des sympathisants d’extrême droite ont relayé l’information et les images. Contacté par 20 Minutes, Charles Aslangul explique : « Sur les réseaux sociaux, certains disaient que c’était un mensonge, que les jeunes n’avaient pas crié ça (…) j’ai décidé de clore le débat en prouvant l’existence de ces propos ». Le lendemain, Jordan Bardella, Conseiller régional frontiste d’Ile-de-France, publiait un communiqué intitulé « Émeutes aux cris de 'Allah Akbar' : le fantôme de 2005 plane à nouveau sur la France ».

Une interprétation parmi d’autres

Riad* juge cette récupération « révoltante » : « Si les fachos, les racistes ou le Front National ont récupéré mes images, c’est parce qu’ils associent Allah Akbar au terrorisme. Or la traduction c’est 'Dieu est grand', c’est un signe de respect, une expression qui est même utilisée dans les quartiers par des non-musulmans. Certes c’est religieux, mais comme 'Amen'. Ce qu’ils en ont fait, ça me révolte et c’est du vol, personne ne m’a demandé l’autorisation d’utiliser mes images ».

Pour Amélie Chelly, docteure en sociologie religieuse et politique au CADIS (EHESS), le FN s’est emparé d’une des nombreuses interprétations données à l’expression « Allahou Akbar » : « Quand un terroriste islamiste s’apprête à mourir en commettant un attentat, il utilise cette expression comme une ultime signature pour 'embrasser les bras de Dieu'. Ce que l’extrême droite veut nous expliquer en pointant cette séquence, c’est qu’il existe un lien entre cette jeunesse des quartiers et le terrorisme islamiste. Or cette expression a plusieurs connotations : culturelle, pour célèbrer un événement, religieuse traditionnelle lors de l’appel à la prière, liée à un islam politique et désormais, terroriste ».

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Charles Aslangul, l’élu LR du Val-de-Marne à l'origine de la bataille judiciaire contre les Quick «halal» en 2010, y voit une expression « communautariste » que les responsables politiques « refusent » de reconnaître. Un argumentaire partagé dans le communiqué du frontiste Jordan Bardella. Riad*, lui, se dit « philosophe » : « Je vais pas me casser la tête avec ceux qui récupèrent ma vidéo et discuter avec ceux qui l’utilisent pour faire le jeu du FN. En revanche, si Marine Le Pen ou Marion Maréchal Le Pen veut venir dans les quartiers, je suis ouvert, je veux bien discuter. Mais qu’elles viennent à Clichy-sous-Bois, parce qu’on les voit jamais ».

*Le prénom a été modifié

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