Le scandale anglais des bébés volés à leurs parents

ENFANCE Sur la base d’un « danger potentiel », des milliers d’enfants sont retirés chaque année à leurs parents par les autorités britanniques…

Anissa Boumediene

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Un bébé et sa mère. Illustration.

Un bébé et sa mère. Illustration. — Superstock Sipa

L’histoire commence comme le pitch d’un film d’anticipation. Bethany, une jeune femme de 22 ans enceinte de son premier enfant, fuit son pays à bord d’un ferry à quelques semaines de son accouchement pour ne pas se faire voler son bébé par les autorités. Son crime ? Représenter, selon les services sociaux chargés de la protection de l’enfance, un danger potentiel pour son enfant à naître.

Sauf que tout cela relate pourtant une réalité glaçante et méconnue qui dépasse l’entendement. Dans le documentaire Les enfants volés d’Angleterre*, les réalisateurs Pierre Chassagnieux et Stéphanie Thomas racontent comment, outre-Manche, l’Etat britannique retire des nouveau-nés à leurs parents sur la base de « soupçons de maltraitance future », avant de les confier à l’adoption. Une pratique ubuesque et choquante, et toutefois totalement légale, sous couvert d’instaurer une politique de protection de l’enfance efficace.

Le soupçon suffit

Colin et Claire, eux, n’ont pas pensé à fuir, et se sont vus retirer leur bébé trois jours après sa naissance. Le couple vit de l’aide sociale et la jeune mère est épileptique. Pauvre, fragile, le duo tombe vite dans le collimateur des services sociaux. Ils décrètent que ces futurs parents sont inaptes et leur notifient au cinquième mois de grossesse de Claire que le bébé leur sera retiré à la naissance. « Les pauvres sont considérés comme coupables de leur propre pauvreté et, à ce titre, leur capacité à s’occuper correctement de leurs enfants est remise en cause », déplore Pierre Chassagnieux, coréalisateur du documentaire. Le couple a eu beau se soumettre à un « stage de parentalité », à l’issue duquel il a été diplômé, rien n’y a fait, le bébé lui a définitivement été retiré.

Un cas loin d’être isolé puisque chaque année, des milliers d’enfants sont retirés à leurs parents sur la base d’un simple soupçon. Tout est parti d’un (relatif) bon sentiment. En 1989, Margaret Thatcher, à la tête du gouvernement britannique, fait voter le Children Act, une loi qui introduit la notion nébuleuse et subjective de « probabilité de faire du mal » à l’enfant. Une quinzaine d’années plus tard, l’application de ce texte est encore durcie sous la pression du gouvernement de Tony Blair, alors que la presse se déchaîne sur les travailleurs sociaux au lendemain defaits divers tragiques. Des histoires de maltraitances d’enfants à l’issue fatale malgré la surveillance des services sociaux. « C’est sur cette base-là que le soupçon de maltraitance a été légalisé, explique Pierre Chassagnieux. Les parents sont devenus suspects au moindre doute. » Désormais, aucune preuve de maltraitance ne doit être apportée, le soupçon suffit.

La pression des quotas

Et, pour être sûrs que les services de l’enfance ne passent pas à côté d’un cas de maltraitances, les travailleurs sociaux sont poussés par l’Etat à appliquer un principe de précaution poussé à l’extrême. C’est ainsi que lorsque John et Jacquie se sont rendus aux urgences avec leur bébé qui présentait un hématome à la tempe, les services sociaux n’ont pas cherché trop longtemps. Suspectant des maltraitances, ils ont ouvert une brève enquête et décidé, en l’absence de toute preuve attestant de maltraitances avérées, de retirer le bébé et son frère aîné à leurs parents, malgré les déclarations de ces derniers, qui clamaient leur innocence.

Un système perverti davantage par l’instauration de quotas et d’incitations financières. Ainsi, chaque comté (l’équivalent anglais du département) reçoit des quotas d’adoption, c’est-à-dire des quotas d’enfants à retirer à leurs parents pour les proposer à l’adoption. « Il faut aller vite, les services sociaux doivent répondre à une logique de rentabilité », décrypte Pierre Chassagnieux. Résultat : le système de quotas est récompensé par des primes, qui viennent gonfler le budget des services locaux de protection de l’enfant, ou au contraire, l’amputent si les chiffres ne sont pas atteints. « Cela encourage les travailleurs sociaux à retirer des enfants à leur famille et à les faire adopter dans les plus brefs délais, poursuit le réalisateur, parce que ces enfants placés coûtent cher à l’Etat, environ 2,8 milliards d’euros par an. Donc il faut aller vite. »

« La loi est ainsi faite »

La preuve de la bonne foi ou de l’innocence des parents pourrait bien être apportée, si elle est fournie après un (court) délai légal d’enquête de six mois, l’enfant peut donc être proposé à l’adoption. Or « en Angleterre, l’adoption est irrévocable, irréparable et plénière, donc les parents injustement privés de leurs enfants ne les reverront jamais, déplore Pierre Chassagnieux. La loi est ainsi faite ». Ainsi, si Jacquie et John ont réussi à prouver que leur bébé souffrait d’une maladie génétique héritée de sa mère et qui provoquait des hématomes, le couple n’a plus jamais revu ses enfants, entre-temps adoptés légalement par une autre famille.

Seule option : prendre momentanément la fuite, comme Bethany, et mettre son enfant au monde hors du Royaume-Uni, là où le Children Act ne s’applique pas. En attendant, espère Pierre Chassagnieux que « la loi change ».

 

*Les Enfants volés d’Angleterre, réalisé par Pierre Chassagnieux et Stéphanie Thomas, diffusé dans Le monde en face, mardi 15 novembre à 20 h 40 sur France 5.