Hommage aux victimes du terrorisme: «On revit le même cauchemar, c’est une plaie ouverte»

TEMOIGNAGES A l'occasion de l'hommage national aux victimes du terrorisme organisé ce lundi, «20 Minutes» a demandé à des victimes d'attentats et à leurs proches ce que cette cérémonie représente pour eux…

Vincent Vantighem et Laure Cometti

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Des mots et des bougies sur la Promenade des Anglais à Nice, en hommage aux victimes de l'attentat du 14 juillet 2016.

Des mots et des bougies sur la Promenade des Anglais à Nice, en hommage aux victimes de l'attentat du 14 juillet 2016. — LIONEL URMAN/SIPA

Leur vie a basculé il y a quelques années, quelques mois, lorsqu’elles ont perdu un proche lors d’un attentat, ou ont elles-mêmes été blessées lors d’une attaque terroriste. Depuis ce jour, le 19 septembre, date de l’hommage national aux victimes du terrorisme, est pour elles un rendez-vous émouvant, douloureux, mais inévitable. A l’occasion de la cérémonie qui a lieu ce lundi à Paris en présence de François Hollande, 20 Minutes a souhaité donner la parole à quelques-unes de ces victimes d’attentats, afin qu’elles expliquent quel sens revêt pour elles cette commémoration officielle.

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Gérald Barbier, blessé dans l’attentat de la rue Copernic en 1980

Gérald Barbier, victime de l'attentat de la rue Copernic en 1980.

« Je n’ai participé qu’une fois à ce genre de cérémonie mais je trouve que c’est une bonne chose. C’est important pour qu’on n’oublie pas ce qu’il s’est passé. Surtout pour les familles de personnes décédées. Mais combien a-t-il fallu de morts pour qu’on arrive à cette prise de conscience ?

Je regrette que les hommes politiques aient été absents pendant si longtemps. On les a vus le jour de l’attentat de la rue Copernic, mais un mois après, nous étions seuls. Il y a peut-être eu de la récupération politique par le passé mais plus aujourd’hui. Les autorités réagissent car elles sont face à un phénomène généralisé. Elles ne peuvent pas faire autrement.

Mais pendant très longtemps, cette prise de conscience de la société m’a manqué. Je me souviens que nous étions seuls devant le tas de gravats de la rue Copernic. Le message, c’était ‘’Démerdez-vous !’’. »

Brigitte Béral, fille d’une victime de l’attentat de la rue de la Rennes en 1986 et grièvement blessée lors de cette attaque

« Chaque année, cette date du 19 septembre est difficile pour moi. Elle coïncide à deux jours près avec la date de l’attentat de la rue de Rennes. Chaque mois de septembre, c’est terrible. Je préférerais que l’on fixe une date plus neutre, même si je comprends pourquoi elle a été choisie.

Cette cérémonie, c’est toujours très émouvant, très lourd. C’est un moment de recueillement très solennel et respectueux. J’y suis allée à de nombreuses reprises. C’est comme un devoir, et même quand on n’y est pas, on y est par la pensée. Cette année je n’irai pas, je n’ai pas été tenue au courant.

Après l’attentat, je n’ai pas eu vraiment d’accompagnement psychologique, de déchoquage, et cela m’a manqué. Encore aujourd’hui, je me sens différente des autres, et je le vis de moins en moins bien. Le temps passe mais le chagrin reste. Peut-être que le suivi psychologique s’est amélioré depuis. En revanche, j’ai l’impression que la question de l’indemnisation est toujours aussi compliquée. C’est terrible, car devoir se battre pour être reconnu comme victime, c’est comme une nouvelle guerre. »

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Guillaume Denoix de Saint-Marc, fils d’une victime de l’ attentat du DC-10 en 1989

Guillaume Denoix de Saint-Marc, fils d'une victime de l’attentat du DC10 d’UTA en 1989 et président de l'Association of Victims of Terrorism (AFVT) lors de la cérémonie d'hommage aux victimes du terrorisme, le 19 septembre 2014, aux Invalides à Paris.

« Cela fait 27 ans que l’on organise cette journée de cérémonie. Souvent, je commence à angoisser avant l’été. Pour des questions de logistique et aussi parce que c’est un moment difficile pour moi… D’autant plus que je dois prendre la parole cette année. Tout remonte à la surface à ce moment-là. Mais je me suis rendu compte que cela permet d’avancer, ne serait-ce que pour faire le deuil.

Pendant très longtemps, nous, les victimes de terrorisme, avons eu le sentiment d’être contagieux. Les gens ne voulaient pas nous parler. Ils avaient peur d’entendre notre histoire. Car ils auraient compris qu’eux aussi pouvaient devenir des victimes un jour ou l’autre… C’était surtout de la maladresse. C’est affreux mais les événements du 13 novembre ont changé tout ça. Aujourd’hui tout le monde se sent concerné. Il y a une prise de conscience. »

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Marcelline, blessée lors de l’attentat à la station Port-Royal à Paris en 1996

Le mémorial aux victimes du terrorisme, situé aux Invalides à Paris, inauguré le 3 décembre 1998 par Jacques Chirac.

« Je suis allée chaque année à la cérémonie depuis 1996. A l’approche de cette date, on replonge dans les souvenirs, on revit le même cauchemar, c’est une plaie ouverte. Avec les dons des victimes, SOS Attentats a fait ériger un mémorial aux Invalides. Ce mémorial, c’est un peu une partie de nous-mêmes. Donner la parole aux victimes, revoir d’autres victimes, se sentir entourée, c’est important. Sur le moment, il y a beaucoup de compassion mais ensuite les victimes sont vite oubliées.

Il faudrait peut-être fixer une date plus consensuelle, une date européenne pour rendre hommage à toutes les victimes du terrorisme. Il y a malheureusement eu beaucoup d’attentats depuis, mais celui du 3 décembre 1996 a été oublié. On ne sait pas où en est l’enquête, on est dans le néant complet. Ne pas savoir, c’est comme être enterrée vivante. »

Julien Altounian, victime de l’attentat du Caire en 2009

Julien Altounian, victime de l'attentat du Caire en Egypte en 2009.

« Je suis déjà venu plusieurs fois à la cérémonie du 19 septembre, avec une amie, ou ma sœur, mais pas seul car c’est très lourd. Il y a beaucoup d’émotion, de la tristesse, de l’amertume. Je ne venais pas uniquement en tant que victime, mais en tant que citoyen. C’est important de rendre hommage à ces personnes tuées non par parce qu’elles étaient soldats, ou reporters, mais parce qu’elles étaient au mauvais endroit, au mauvais moment, et qu’on a voulu abattre parce qu’elles représentaient une nation, un système ou une idéologie. C’est important de reconnaître, d’aider d’accompagner les victimes. C’est essentiel pour leur reconstruction.

Cette cérémonie me touche personnellement, mais elle peut toucher tout le monde car le terrorisme peut frapper partout, pas seulement à l’étranger, mais aussi en France. J’ai eu la chance d’être fait pupille de la nation après l’attentat, mais ce n’est pas le cas de toutes les victimes. Je suis content de savoir que cela pourrait se généraliser. Certaines victimes ne savent pas que ce statut existe. La cérémonie est importante aussi pour médiatiser ces sujets.

Il y aura peut-être des promesses faites pendant cette cérémonie, ou après. Il faudrait suivre toutes les victimes, ne pas en oublier, et personnaliser l’accompagnement autant que possible. J’espère aussi une meilleure coopération entre divers acteurs, l’Etat, les associations, les experts, la justice, un travail sur le long terme. Ce qui me choque, c’est que notre société n’arrive toujours pas à lutter contre le terrorisme. »

Patricia, mère d'une victime de l'attentat du Bataclan à Paris, en 2015

Patricia Correia, mère d'une victime tuée dans l'attentat du Bataclan à Paris le 13 novembre 2015.

« Je n'avais pas connaissance de cette cérémonie annuelle du 19 septembre avant d'être touchée par ce terrible drame. En juin, nous avons commencé à nous réunir avec d'autres associations pour préparer cet hommage. J'ai un rôle à jouer, je vais lire les noms des victimes du 13 novembre, avec le père d'une victime, et je ressens une certaine appréhension. C'est important, je veux qu'on n'oublie aucun de ces noms. Ca va être un moment très fort, surtout quand je vais lire ceux de ma fille et de son compagnon.

Rendre hommage c'est une chose, mais après l'hommage, la vie continue pour les victimes et leurs proches. Je pense en particulier aux blessés, mutilés, handicapés à vie, qui ont toutes ces démarches à faire auprès des administrations, pour se réinsérer, pour avoir accès à un logement adapté... Sans parler des démarches juridiques et des problèmes de prise en charge des frais d'avocats. Il faudrait que le gouvernement en prenne conscience, et que  ça avance plus vite. »