Kermiche, Lahouaiej Bouhlel, Abdeslam: Le profil type du terroriste n'existe pas

TERRORISME C'est la redoutable machine de propagande de Daesh qui parvient à rassembler des profils si différents...

Anissa Boumediene

— 

Illustration: Le drapeau de Daesh.

Illustration: Le drapeau de Daesh. — AP/SIPA

Fouiller. Etudier à la loupe le parcours des terroristes à la recherche d’éléments de leur vie qui permettraient d’expliquer leur effroyable passage à l’acte et savoir, à chaque fois, si l’horreur aurait pu être évitée. Mardi soir, quelques heures après la mort du père Jacques Hamel, prêtre de 86 ans égorgé par Adel Kermiche et un deuxième terroriste à Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), le procureur de la République a commencé sa conférence de presse par un constat. Individus radicalisés, fichés S, souffrant de troubles psychologiques ou inconnus des services de police : il n’existe pas de profil type des terroristes. Alors comment expliquer leur ralliement commun à Daesh et leur basculement dans la barbarie ?

Pas de profil type

Les informations ont rapidement été rendues publiques : Adel Kermiche avait fait l’objet d’une fiche S et était assigné à résidence avec bracelet électronique après avoir tenté à deux reprises de partir faire le djihad en Syrie. Mohamed Laouaiej Bouhlel, l’auteur de l’attentat de Nice, lui, n’était pas connu pour s’être radicalisé et peu après la tuerie, ce sont d’abord ses troubles psychologiques, ses accès de violences domestiques et sa « sexualité débridée » qui étaient mis en avant. Pas de quoi, donc, établir le profil type du terroriste. Celui-ci n’existe pas, comme l’a rappelé il y a quelques jours à Nice Matin David Thomson, spécialiste des djihadistes et journaliste à RFI, citant le cas de «  Salah Abdeslam qui, deux semaines avant les attentats, fumait du shit et était connu pour faire la fête ».

« Avancer sur le terrain psychologique est une erreur, c’est bancal, renchérit Myriam Benraad, politologue, chercheuse à l’Institut de recherches et d’études sur le monde Arabe et Musulman (IREMAM) et auteure d’Irak, la revanche de l’histoire. De l’occupation étrangère à l’Etat islamique (éd. Vendémiaire). L’approche individualisante des terroristes n’est pas la bonne, tenter de savoir qui ils sont est un cul-de-sac, la question n’est pas là. Le fond du problème ne se pose pas au niveau des individus mais du message que véhicule l’organisation de l’Etat islamique (EI). Un message universel de revanche, de mise à bas de l’ordre et de vengeance des musulmans, qui se nourrit pêle-mêle du chaos en IraK et en Syrie, des frappes de la coalition, d’une méfiance généralisée à l’égard des politiques et de l’islamophobie latente qui règne. » Un message à très large spectre qui expliquerait que des profils si différents se retrouvent derrière l’idéologie de Daesh.

Des traits communs

Mais si « chaque parcours est particulier, on observe toutefois quelques traits communs que l’on retrouve fréquemment dans le parcours des terroristes européens : petite délinquance, trafic et/ou toxicomanie, pathologie de violence et sentiment d’exclusion », énumère Abdelasiem El Difraoui, spécialiste de la propagande djihadiste sur Internet et auteur de Al-Qaida par l’image, La prophétie du martyre (éd. Puf). Des traits auxquels s’ajoute une quête malsaine de célébrité à tout prix, « d’où l’importance de ne pas montrer leur photo », poursuit-il.

Autre trait commun : « Les terroristes sont souvent des hommes jeunes, peu ont plus de 30 ans, relève Dounia Bouzar, spécialiste de la radicalisation et directrice du Centre de Prévention contre les dérives sectaires. A la différence d’Al-Qaïda, pour qui il fallait connaître l’islam, s’engager politiquement et se soumettre à un entraînement de base, Daesh fait feu de tout bois et repère les vulnérabilités pour s’assurer des embrigadements rapides. »

Mais au fond, le profil des terroristes, « Daesh s’en moque et cherche seulement des individus passe-partout prêts à mourir contre la promesse d’être accueillis en héros au paradis ».

Le succès de la propagande de Daesh

Car « Daesh, c’est d’abord le succès d’une propagande généralisée : tout le monde y a accès et peut y trouver quelque chose », explique Abdelasiem El Difraoui. Une propagande généralisée et individualisée, pour mieux embrigader chaque cible potentielle. « L’EI a des agences de communication adaptées aux cultures et aux langues des différents pays, elle ajuste en permanence son discours de propagande à la problématique de chaque jeune ciblé, qu’il ait envie de tuer, d’expier ses pêchés ou de sauver le monde, détaille Dounia Bouzar. C’est aussi ce qui explique que des individus aux profils psychologiques et sociologiques si différents se retrouvent embrigadés par Daesh ».

Une machine de com « qui sait utiliser tous les outils modernes pour promouvoir son idéologie passéiste baignée de violence », résume Myriam Benraad. Et un succès renforcé par « la déliquescence des Etats dans les sociétés musulmanes, la méfiance générale des politiques et leur échec ici à prendre le problème à bras-le-corps et proposer un contre-discours de propagande efficace, condamne la chercheuse. L’EI n’est que le symptôme de cette crise profonde. »