Attentat dans une église près de Rouen: La France est-elle en guerre sur son territoire?

TERRORISME Après qu'un prêtre ait été tué ce mardi à Saint-Etienne-du-Rouvray lors d'une attaque revendiquée par Daesh, les déclarations martiales se sont multipliées...

Laure Cometti

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Des militaires déployés à Saint-Etienne-du-Rouvray le 26 juillet 2016 après l'attentat dans une église.

Des militaires déployés à Saint-Etienne-du-Rouvray le 26 juillet 2016 après l'attentat dans une église. — JULIEN PAQUIN/SIPA

« Guerre » : le mot a été rapidement lâché, après l’attentat dans une église de Saint-Etienne-du-Rouvray où un prêtre a été égorgé ce mardi. Les déclarations martiales se sont multipliées, au sein de la majorité et de l’opposition. « Nous sommes face à un groupe Daech [acronyme désignant le groupe djihadiste Etat islamique] qui nous a déclaré la guerre. Nous devons mener cette guerre par tous les moyens », a déclaré François Hollande qui s’est rendu sur les lieux de l’attaque.

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Après les attaques contre Charlie Hebdo et l’Hypercacher, en janvier 2015, le mot « guerre » avait été employé à l’interrogatif, notamment par le Premier ministre Manuel Valls. Le chef de l’Etat a ensuite adopté ce vocabulaire belliqueux après les attentats du 13 novembre 2015. « La France est en guerre » : tels ont été les premiers mots adressés par le président au Congrès de Versailles le 16 novembre, en ouverture d’un discours dans lequel il a annoncé des ripostes militaires, sous la forme de frappes aériennes en Irak et en Syrie, au sein de la coalition anti-Daesh.

Des opérations militaires à l’extérieur

L’attaque de l’église de Saint-Etienne-du-Rouvray a fait vivement régair la classe politique française. Nombre d’hommes et de femmes politiques se sont inscrits ce mardi dans ce registre belliqueux, à l’instar de François Hollande. « C’est la guerre, et il n’y a pas d’autre choix que de la mener, et de la gagner », a déclaré Nicolas Sarkozy, chef de file des Républicains.

Les mots sont-ils bien choisis ? La France est-elle effectivement en guerre contre l’EI ? La question est davantage politique, voire philosophique, que juridique. A l’extérieur du territoire français, le combat contre le terrorisme mené par l’Etat revêt certains des attributs de la guerre. « L’armée de l’air, les forces spéciales sont engagées dans des combats qui visent à détruire l’EI », souligne Yves Boyer, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique contacté par 20 Minutes. L’exécutif a d’ailleurs largement communiqué sur ces opérations militaires. Ce faisant, « il utilise un vocabulaire qui rejoint celui de Daesh, qui vante les actes de ses « soldats ». Or Daesh n’est pas une entité formée de soldats, mais de criminels », estime François Heisbourg, président du Centre de Politique de sécurité de Genève interrogé par 20 Minutes.

« Le mot guerre est un mot de trop »

L’emploi du mot « guerre » pour décrire la situation sur le territoire national est davantage sujet à débat. « Sur le territoire national, nous ne sommes pas en guerre », déclarait Gilles Kepel, politologue et spécialiste de l’islam, à l’antenne de France Culture quelques jours après les attentats du 13 novembre. « Une guerre transforme la société, crée une situation hors norme, dans laquelle il n’y a pas de Paris plages, pas de Tour de France, pas de Rock-en-Seine. En temps de guerre, les citoyens deviennent des soldats et sont mobilisables. La vie n’est plus comme avant », poursuit François Heisbourg, pour ce qui « ce mot de guerre est un mot de trop ». Un terme mal employé selon le chercheur, d’autant que « ceux qui l’utilisent nous enjoignent par ailleurs à ne pas changer notre façon d’être au monde, c’est totalement contradictoire ».

L’emploi du mot « guerre » comporte selon François Heisbourg un autre piège, celui de faire croire que le combat contre le terrorisme peut se dérouler comme une guerre, « avec un début, un milieu, une fin. La France est touchée par des attaques terroristes depuis au moins deux décennies. Nous pourrons faire reculer le terrorisme, le mettre en lisière, mais il est dangereux de faire croire qu’il peut y avoir un 8 mai 1945 du terrorisme ».

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Des « actes de guerre » sur le sol français ?

Pour Yves Boyer, les attentats perpétrés sur le sol français « s’apparentent à des actes de guerre », exécutés « par des soldats ». Le chercheur évoque la guerre d’Algérie, lors de laquelle « le FLN [Front de libération nationale] et l’OAS [ Organisation armée secrète] ont mené des attentats contre des civils en France et en Algérie ».

Faut-il par conséquent parler d’une guerre « hybride », avec un front à l’extérieur du pays et des attaques sur le territoire national, sur lequel l’état d’urgence s’applique depuis huit mois ? Après avoir déclaré ce mardi que « nous devons mener cette guerre par tous les moyens », François Hollande a immédiatement complété sa phrase en précisant : « dans le respect du droit, ce qui fait que nous sommes une démocratie ».

À guerre hybride, ripostes hybrides ? Si l’exécutif a décidé de stabiliser la baisse du budget de la Défense, il ne l’a pas augmenté pour autant. « Avoir un vocabulaire belliqueux sans l’attitude qui va avec, c’est inutile », déplore Yves Boyer qui évoque un « risque de guerre civile ». Une crainte évoquée par de nombreuses personnalités politiques ce mardi. Nul doute que ces mots feront débat dans les mois à venir.