Tim chasse des Pokémons lors d'un rassemblement à San Francisco, aux Etats-Unis
Tim chasse des Pokémons lors d'un rassemblement à San Francisco, aux Etats-Unis - Marcio Jose Sanchez/AP/SIPA

On ne reviendra pas sur le principe du jeu et les anecdotes qui entourent déjà Pokémon GO, largement expliqués par 20 Minutes ici, ici ou encore . L’application est devenue un phénomène de société avant même sa sortie officielle ce jeudi en France.

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Si la greffe a pris aussi rapidement, c’est dû à la force de la marque, selon Vanessa Lalo, psychologue spécialiste des univers numériques : « Pokémon fait partie de la culture générale aujourd’hui, il est plus facile de fidéliser les utilisateurs autour d’un univers qui nous accompagne depuis vingt ans. » Même constat de Yann Leroux, psychanalyste et auteur du livre Les jeux vidéo, ça rend pas idiot ! : « Tout le monde sait qui est Pikachu, même ma grand-mère. On peut donc s’appuyer sur un imaginaire commun qui habille le dispositif technique et sublime le plaisir de jeu. »

« Une effraction dans notre réalité »

Voilà pour la forme, mais la raison du succès phénoménal du jeu est à trouver, justement, dans son dispositif technique : la réalité augmentée. Il est classé parmi les ARG (« augmented reality game »), un type de jeu encore peu représenté. Vanessa Lalo parle de « réalité hybride », déjà ébauchée par Ingress, sorti en 2012 et édité par le même studio que Pokémon GO, ou par In Memoriam, où le but est de résoudre une enquête qui amène le joueur à être contacté par un tueur en série fictif via son vrai téléphone mobile. « Cela crée une sorte d’effraction dans notre réalité, explique la psychologue. On incarne, au sens premier du terme, les personnages. C’est ce qu’on retrouve dans Pokémon GO : on incarne le dresseur, on va se balader en quête de petites bestioles et on se prend donc au jeu. »

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Là où le joueur avait l’habitude de s’immerger dans un univers créé pour lui, Pokémon GO fait débarquer un concept dématérialisé dans la réalité du joueur, à contre-courant des dernières tendances du jeu vidéo, selon Laurent Trémel, docteur en sociologie et membre associé au laboratoire Civiic de l'université de Rouen : « Il y a un paradoxe : Pokémon GO insère dans notre réalité des personnages de dessin animé, issus d’un imaginaire enfantin, alors qu’aujourd’hui dans les jeux, vous avez la construction d’univers qui se veulent réalistes, avec des représentations de personnages qui ressemblent de plus en plus aux êtres humains. »

Nintendo a montré « des ressources de jeu qui n’étaient pas exploitées »

Ce besoin d’équilibre entre réel et numérique serait l’une des clés pour comprendre le chamboulement créé par le nouveau Pokémon dans le monde des jeux vidéo, et que les développeurs du jeu ont senti en profitant de la marque : « Il y a quelques semaines encore, on était persuadés que la prochaine grande révolution dans les jeux vidéo seraient les casques de réalité augmentée et qu’on pourrait refaire le débarquement de Normandie plusieurs fois, détaille Yann Leroux. Nintendo a comme d’habitude pris une voie tout à fait différente et montrer qu’il y a des ressources de jeu qui n’étaient pas exploitées. S’il est encore tôt pour se projeter, c’est un événement probablement aussi important que l’apparition des premiers MMORPG [jeu de rôle en ligne massivement multijoueur]. »

« On se rend compte qu’on ne peut plus être dans le clivage entre réel et virtuel. Ces univers sont complémentaires alors qu’ils étaient cloisonnés depuis toujours. Mais on a vu la manière dont les réseaux sociaux se sont mis à accompagner notre vie sociale réelle. Cette complémentarité est de plus en plus observée, dans les musées par exemple avec les applications pour donner des informations sur les œuvres d’art. Grâce à Pokémon GO, tout le monde aura désormais l’habitude de regarder le réel différemment grâce aux nouvelles technologies. C’est latent, et dans les mois qui viennent, tout ce qui sortira reposera sur ce principe », prédit Vanessa Lalo.

Collectionner et partager

En revanche, Pokémon GO n’a rien de révolutionnaire sur ces deux grands axes de jeu, mais puisqu’ils marchent toujours, pourquoi s’en priver ? « Le principe du jeu est vieux comme l’humanité : collectionner et partager », résume Yann Leroux. Sur sa dimension de partage, l’application pousse néanmoins le concept très loin, certes comme les MMORPG avant lui, mais en amenant cette fois le joueur à créer une forme de sociabilisation qui tombe à pic pour Vanessa Lalo : « Le fait que les gens se retrouvent ensemble, même si c’est le nez sur leur téléphone pour chasser des Pokémons, est important, à un moment où la société est en manque de repère : le jeu est un prétexte pour organiser des après-midi, avoir des objectifs au quotidien, avoir le contrôle d’une situation donnée. » Mélangeant innovation technologique et vieilles ficelles du jeu, Pokémon GO a ainsi trouvé sa manière de se démarquer nettement de la masse des productions vidéoludiques.

 

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