L'auteure française Annie Ernaux, chez elle à Cergy le 14 janvier 2008.
L'auteure française Annie Ernaux, chez elle à Cergy le 14 janvier 2008. - ANDERSEN ULF/SIPA

C’est une anomalie du programme scolaire qui pourrait être réglée par une pétition. « Jamais une auteure femme n’a été au programme de littérature en terminale L », dénonce Françoise Cahen, professeur de Français à Alfortville (Val-de-Marne), dans une requête adressée via change.org à la ministre de l’Education nationale Najat Vallaud-Belkacem.

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L’enseignante a rebondi sur l’entrée au programme des Faux monnayeurs d’André Gide (« un beau livre, écrit par un auteur important qui mérite d’être étudié », précise-t-elle), pour pointer cette absence étonnante et propre au baccalauréat littéraire (on trouve des auteures dans les examens universitaires et pour l’agrégation).

Mais pour les Terminales littéraires, à chaque nouvelle œuvre inscrite au programme l’auteur est un homme, et ce n’est pas une coïncidence, assure sur son blog Françoise Cahen : « Pourquoi ces choix ? Parce qu’il y aurait toujours une bonne raison de faire connaître aux lycéennes Les Mémoires du Général de Gaulle plutôt que Les Mémoires d’une jeune fille rangée de Simone de Beauvoir ? Pascal Quignard plutôt que Marguerite Yourcenar ? Yves Bonnefoy plutôt qu’Annie Ernaux ? Philippe Jacottet plutôt que Marguerite Duras ? Celui qui gagne est… toujours un homme ! »

Une précédente pétition portait sur l’ensemble du programme

Dessin de Man Ray extrait des

Deux œuvres sont obligatoirement au programme à chaque session, et une seule change d’une année sur l’autre. En 2015-2016, Œdipe Roi de Sophocle et Madame Bovary de Gustave Flaubert étaient les deux œuvres retenues, et en 2014-2015, Les Mains libres de Paul Eluard et Man Ray accompagnaient Flaubert. Le choix de cette dernière œuvre avait justement été critiqué dans une tribune publiée par une lycéenne bordelaise sur Rue89 Bordeaux en 2014, car le livre, et notamment les dessins de Man Ray, « brandit une image de la femme-objet uniquement définie dans son pouvoir érotique ».

La jeune femme avait alors lancé une pétition (déjà) qui avait atteint presque 15.000 signatures et ne cantonnait pas le débat au programme de littérature en filière L, mais à l’ensemble de l’enseignement scolaire. La place des femmes y serait trop restreinte. Par exemple, « une seule femme a l’honneur de voir son nom figurer dans la liste officielle des philosophes à étudier en Terminale : Hannah Arendt ».

« Leur place n’est pas seulement d’étudier et d’admirer les artistes hommes »

« Je ne pense pas que ce soit intentionnel, bien sûr. Ce n’est pas une misogynie consciente. C’est pire que ça, c’est quelque chose qui imprègne notre inconscient collectif », expliquait Françoise Cahen sur Europe 1 ce vendredi.

Pour l’enseignante, sa démarche ne vise pas à la parité absolue de représentation dans les programmes scolaires, mais plutôt à faire réfléchir sur le statut des femmes dans la société : « Je pense à elles : mes collègues, mes élèves, mes filles. Symboliquement, l’institution devrait leur signifier clairement que leur place n’est pas seulement celle d’étudier et d’admirer les artistes hommes mais aussi de devenir des artistes elles-mêmes. Sinon, le monde ne changera jamais », justifiait-elle sur son blog.

Le ministère se penche sur la question

L’institution en question, c’est le ministère de l’Education nationale. La première pétition par Arianne Baillon s’adressait à Benoit Hamon, alors aux responsabilités ; la seconde par Françoise Cahen apostrophe Najat Vallaud-Belkacem. Et rue de Grenelle, son entourage l’assure, « la ministre a conscience de ces faits ».

L’ancienne porte-parole du gouvernement aurait déjà interpellé la commission en charge des programmes et prépare des propositions pour les éditeurs des manuels scolaires : « Avant son arrivée en septembre 2014, elle était au ministère du Droit des femmes. Elle est évidemment très sensible à cette question. » Mais il est déjà trop tard pour changer les programmes 2016-2017. Les Terminales L liront donc l’an prochain Sophocle et André Gide. Avant, peut-être, Marguerite Yourcenar ou Annie Ernaux.

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