Illustration d'une agression sexuelle en entreprise
Illustration d'une agression sexuelle en entreprise - MARJA AIRIO/LEHTIKUVA OY/SIPA

Depuis lundi, les accusations de harcèlement et d’agressions sexuelles à l’encontre de Denis Baupin ont mis en lumière les cas de violences sexuelles et sexistes dans le cadre du travail. 20 Minutes fait le point sur cette réalité, qui demeure encore tabou.

Qu’entend-on par harcèlement sexuel et par agression sexuelle ?

Selon le docteur Muriel Salmona, présidente de l’association mémoire traumatique et victimologie, interviewée par 20 Minutes, une agression sexuelle se définit comme un acte sexuel pratiqué sous la menace ou la contrainte. Cela peut-être aussi bien le fait de toucher les seins, le sexe ou les fesses d’une personne ou le fait de l’embrasser de force. Le harcèlement sexuel est le fait d’exercer une pression répétée à connotation sexuelle à l’égard d’une personne qui porte atteinte à sa dignité. Il peut s’opérer par des appels, des sms ou par la parole. Deux fois suffisent pour que cela soit constitutif du harcèlement sexuel.

Quelle est l’ampleur du phénomène ?

Difficile d’obtenir des données chiffrées puisque la plupart des victimes ne portent pas plainte. Néanmoins, en 2014, une enquête du Défenseur des droits réalisée par l’Ifop indiquait que 20 % des femmes actives ont fait face à une situation de harcèlement sexuel au cours de leur vie professionnelle. Un fléau important comme le confirme Marie Pezé, psychanalyste et créatrice de la première consultation « Souffrance et travail ». « Dans les 120 consultations de ce type existant en France, 80 % des patientes ont subi des réflexions sexistes et graveleuses dans le cadre de leur emploi », indique-t-elle. « Concernant les agressions sexuelles, on estime que 5 % d’entre elles sont commises sur le lieu de travail », ajoute Marilyn Baldeck, déléguée générale de l’ AVFT.

Pourquoi ces comportements ont-ils toujours cours ?

« En France, l’organisation du travail se conjugue au masculin. Dans les entreprises, on prône un management viril et guerrier. Et beaucoup de femmes vivent dans un climat de sexisme ordinaire : lorsqu’elles ont une promotion, on leur demande en souriant si elles n’ont pas couché. Elles subissent les fonds d’écrans de leurs collègues avec des images pornos, leurs blagues grivoises… Cette ambiance peut conduire ces derniers à faire basculer leurs relations avec leurs collègues féminines dans le registre du graveleux. Et les vannes pulsionnelles s’ouvrent particulièrement en période de crise, lorsque les conditions de travail se durcissent », constate Marie Pezé.

Quelles sont les entreprises les plus touchées par le phénomène ?

« Dans les dossiers que nous suivons à l’Association européenne contre les violences faites aux femmes au travail (AVFT), nous constatons que les PME sont les plus touchées car les institutions représentatives du personnel y sont moins importantes que dans les grands groupes », observe Marilyn Baldeck. Certains secteurs d’activité seraient aussi plus propices à ces comportements déviants, selon Marie Pezé : « il s’agit d’abord de ceux qui étaient traditionnellement masculins et qui s’ouvrent peu à peu aux femmes, comme les métiers de la police, de la gendarmerie, du bâtiment, les sapeurs-pompiers. Mais il y a aussi les cabinets d’avocats, le milieu universitaire, l’hôtellerie-restauration, la finance… », souligne la psychanalyste. « Beaucoup de dossiers que nous traitons à l’association proviennent du secteur médical où les soignants (médecins, kinés, dentistes…) sont mis en cause. Les collectivités territoriales sont aussi touchées par ce fléau, notamment les équipes municipales », ajoute Marilyn Baldeck.

Quel est le profil des agresseurs ?

« C’est monsieur tout le monde. Il peut être célibataire comme marié. Mais dans 80 % des cas dont nous avons connaissance à l’association, il s’agit d’unsupérieur hiérarchique », note Marilyn Baldeck.

Existe-t-il des points communs entre les victimes ?

« Il y a très peu d’hommes. Et parmi les femmes, elles sont souvent des mères qui élèvent seules leurs enfants. Car leurs agresseurs savent qu’elles ne peuvent pas se permettre de perdre leur boulot et auront tendance à se taire », décrit Marie Pezé. « Ces femmes sont généralement plutôt jeunes, car les agresseurs pressentent que le fait d’être en début de carrière les rendra plus dociles », constate Marilyn Baldeck. Le fait d’avoir un statut précaire (CDD ou intérim) semble aussi favoriser les agressions sexuelles ou le harcèlement.

Quels sont les effets de ces actes sur elles ?

Les conséquences sont d’abord psychologiques, comme le souligne Marie Pezé : « elles perdent l’estime d’elles, ont honte de leur féminité. Ce qui peut entraîner chez elles une forte anxiété. Elles vont avoir tendance aussi à se mettre de moins en moins en avant pour ne pas attirer l’attention de leur agresseur, ce qui va avoir des conséquences pour leur carrière. Par ailleurs, les cas de harcèlement sexuels débouchent souvent vers le harcèlement moral », observe la psychanalyste. Mais la situation peut aussi avoir des impacts sur la santé de la victime : « 80 % des patientes qui sont victimes d’agressions sexuelles au travail développent des pathologies gynécologiques (aménorrhées, règles abondantes, cancer du col de l’utérus. C’est la sphère féminine qui est attaquée », affirme Marie Pezé.

Comment se défendent les victimes ?

La plupart du temps, elles se taisent, à la fois parce que certaines d’elles minimisent les agressions qu’elles ont subieset parce qu’elles redoutent d’avoir à payer le prix de leurs révélations. « Lorsqu’elles sont en couple, elles ont même tendance à ne rien dire à leur conjoint de peur d’être accusé d’avoir aguiché leur agresseur », commente Marie Pezé. « Elles dépensent alors beaucoup d’énergie à contourner les violences qu’elles subissent. Par exemple, en transformant leur apparence physique : elles se coupent les cheveux, ne se maquillent plus, s’habillent de manière austère. Car la seule prise qu’elle estime avoir sur les événements, c’est de se transformer elles-mêmes », indique Marilyn Baldeck.

Celles qui décident d’en parler en payent parfois un lourd tribut : « De victimes, elles sont devenues coupables, aux yeux de leur employeur par exemple, qui les contraint finalement à quitter leur entreprise », indique le docteur Salmona. « Celles vont en justice (5 % seulement des cas de harcèlement sexuel selon l 'enquête du Défenseur des droits), le font souvent après mure réflexion, souvent quand leur mal-être risque de retomber sur leurs enfants. Si elles en ont parlé au médecin du travail et qu’elles ont pris rendez-vous avec l’inspection du travail, ela montre la cohérence et la persistance de leurs démarches, ce qui rend leur affaire un peu plus facile à plaider », observe Marilyn Baldeck.

Comment réagit leur entourage ?

« Les collègues sont protégés par la loi, mais ils ne témoignent généralement pas en faveur de la victime, car le collectif de travail a davantage tendance à se souder autour du plus fort », affirme Marilyn Baldeck. Un phénomène encore plus vrai en tant de crise, selon Marie Pezé : « c’est le chacun pour soit qui prédomine et l’on estime que ces victimes n’ont qu’à se débrouiller seules ».

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