Un gendarme de la Brigade Départementale de Renseignement et d'Investigations Judiciaires à Arras le 9 janvier 2014.
Un gendarme de la Brigade Départementale de Renseignement et d'Investigations Judiciaires à Arras le 9 janvier 2014. - DENIS CHARLET / AFP

La séquence a de quoi interroger. Dans le documentaire « Les soldats d’Allah » diffusé lundi soir sur Canal + pour Spécial Investigation, le colonel Nicolas Duvinage, patron du  Centre de cybercriminalité de la gendarmerie nationale (C3N), expliquait qu’il ne disposait d’aucun agent arabophone : « On utilise des outils en ligne type Google Translate. La traduction est de qualité assez approximative. Ça pourrait être mieux d’en avoir mais encore une fois, nous ici on se contente de ce qui est visible sur internet ».

Une technique qui n’a pas manqué de faire réagir les internautes et qui a de quoi surprendre au regard des milliers de comptes en langue arabe qui soutiennent Daesh et font l’apologie du terrorisme sur Twitter, Facebook et divers forums. Qu’en est-il réellement ? Les autorités sont-elles correctement armées pour traquer et surveiller les cyber-djihadistes ? 20minutes fait le point.

Des profils recherchés

Si au sein de cette unité spécifique, composée de 43 gendarmes, aucun ne parle arabe, ce n’est évidemment pas le cas dans la totalité des services amenés à effectuer des recherches et des missions de surveillance sur internet et les réseaux. Les besoins existent et les ressources sont faibles reconnaît toutefois un agent de l'Office central de lutte contre la criminalité liée aux technologies de l’information et de la communication (OCLCTIC), qui dépend de la Direction Centrale de la Police Judiciaire : « Nous n’en avons pas énormément et lorsque nous n’avons pas la chance d’avoir un policier arabophone, il arrive que nous faisions appel à des traducteurs de façon ponctuelle ou d’affiner avec des agents qui appartiennent à d’autres unités ». Une alternative que corrobore Jean Hugues Matelly, porte-parole de Gend XXI, première association professionnelle de gendarmes : « Nos effectifs arabophones sont proportionnels à la population française qui parle arabe. Globalement si les agents travaillent sur une piste "chaude" on peut requérir des interprètes ou détacher un gendarme d’une autre unité. La base centrale de gestion des RH permet de voir qui parle quelle langue ».

Jacques Charles Fombonne, commandant à la tête du Centre national de formation de police judiciaire (CNFPJ), qui propose la formation de « Gendarme N’Tech », détaille : « Le profil de gendarmes arabophones nous intéresse beaucoup mais les ressources sont assez faibles et les places sont chères. Chaque année nous formons une grosse vingtaine de candidats et le principal prérequis concerne la maîtrise très poussée de l’informatique ».

Au sein du ministère de l’Intérieur, on tempère : « Ce n’est pas forcément le profil le plus compliqué à trouver et il y a des agents arabophones dans les services qui ont des besoins importants. Le C3N de la gendarmerie n’est pas en haut du spectre en matière de renseignement et de lutte contre le terrorisme, le haut du spectre concerne surtout la DGSI et la DGSE ».

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Des unités et des services complémentaires 

La surveillance et la traque de djihadistes sur les réseaux sociaux, les forums et les applications de messageries instantanées ne sont effectivement pas l’apanage des seuls gendarmes. En France, 13 000 fonctionnaires sont affectés au renseignement et à la lutte antiterroriste pour un budget estimé à 1,98 milliard d’euros en 2014 selon un rapport parlementaire rédigé par Jean-Jacques Urvoas, à l’époque député. En complément des effectifs, le gouvernement a étoffé son dispositif de signalement.

En 2015, les services de police et les unités de gendarmerie ont traité 188 000 signalements comprenant « près de 32.000 contenus de propagande ou d’apologie du terrorisme, dont une grande partie ont été reçus dans les jours qui ont suivi les attentats du mois de janvier », précisait en janvier dernier le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve.

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Cette plateforme, Pharos, qui permet à tout individu de signaler du contenu illicite, mobiliserait une vingtaine de policiers et de gendarmes qui analysent les signalements reçus et les font remonter aux géants du Web pour obtenir des blocages. Enfin le ministre a assuré qu’un budget de 108 millions devait être investi sur trois ans pour moderniser les moyens des forces de l’ordre et proposer aux internautes de nouveaux services numériques pour lutter contre le cyberterrorisme.

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La limite du droit

Autre écueil soulevé par le colonel Duvinage dans le documentaire de Canal +, l’incapacité pour les gendarmes, d’infiltrer certaines applications de messagerie instantanées, type Telegram, pourtant plébiscitées par les djihadistes : « L’ouverture d’un compte Telegram ou Facebook sous pseudonyme est extrêmement encadrée en droit français. Des gens qui se contentent de faire de l’apologie du terrorisme, ils ne se préparent pas de façon prouvée à commettre un attentat, en tout cas pas de façon évidente, et là on n’a pas le droit d’utiliser de pseudonyme »

Une information appuyée par Jean Hugues Matelly, porte-parole de Gend XXI : « L’utilisation d’un pseudo relève effectivement d’une procédure type "infiltration", qui nécessite un encadrement spécifique ». Si les cybergendarmes sont en mesure de se faire passer pour des jeunes filles afin de repérer d’éventuels prédateurs sexuels, l’équivalent n’est pas possible en matière de terrorisme et de propagande djihadiste pour les gendarmes. « Les services de renseignement possèdent toutefois des unités très spécifiques dont la mission est l'infiltration mais ces unités sont très peu nombreuses et par nature très discrètes », précise un fonctionnaire de l’OCLCTIC. 

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Pour la place Beauvau, l’usage de ces applications par les soldats de Daesh pose un problème plus large : « L’utilisation de données cryptées et le chiffrement des données est devenu un argument commercial. Sauf que cela amène parfois à des situations problématiques lorsque les fondateurs de ces applications ne sont pas en capacité de décrypter eux-mêmes les contenus qui circulent sur leur plateforme. Cette problématique ne touche pas seulement la France mais l’ensemble des pays confrontés au terrorisme ».

Accusé de faire indirectement le jeu de Daesh, le fondateur russe de l’application Telegram, Pavel Dourov, avait assuré en novembre dernier la fermeture de centaines de comptes et le blocage de 78 chaînes utilisées par les djihadistes. Au cours d’une interview au site spécialisé TechCrunch réalisée deux mois avant les attentats de Paris, Pavel Durov, s’était justifié : « Au final, l’Etat islamique trouvera toujours un moyen de communiquer. Et si un moyen de communication se révèle insuffisamment sécurisé pour eux, ils en trouveront un autre. Je ne pense pas que nous devions nous sentir coupables. »

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