Bernard Squarcini, le 17 janvier 2012, à Paris  lors de la conférénce de presse pour la remise du rapport sur les chiffres de la criminalité pour l'année 2011.
Bernard Squarcini, le 17 janvier 2012, à Paris  lors de la conférénce de presse pour la remise du rapport sur les chiffres de la criminalité pour l'année 2011. - MARTIN BUREAU / AFP

Pendant cinq ans, Bernard Squarcini, dit « le squale » ou « l’espion du Président », a dirigé les services de renseignement français. L’ancien patron de la DCRI, remercié en 2012, est désormais à la tête d’un cabinet de conseil spécialisé dans la sécurité et l’intelligence économique. Au lendemain du double attentat de Bruxelles, il salue les efforts des services de renseignement belges et appelle les parlementaires à se pencher sérieusement sur le financement des organisations terroristes. Un volet qui apparaît notamment dans le projet de loi renforçant la lutte contre le crime organisé et le terrorisme, débattu par les sénateurs dès mardi prochain.

Au lendemain des attentats du 13 novembre, vous aviez qualifié la Belgique de « hub du terrorisme ». Selon vous les services de renseignements belges étaient-ils prêts ?

Les services de renseignement belges sont très bons. La France travaille avec eux depuis 1986 dans le cadre dela lutte contre l’ultra-gauche européenne comme Action Directe, la Fraction armée rouge ou les Brigades rouges italiennes. Puis en 1995 lors de l’arrivée du GIA, du salafisme et de l’exportation du terrorisme en Europe. Les Belges travaillent mais on s’aperçoit que le pays se transforme en une zone de départ.

Aujourd’hui, la Belgique est devenue plus qu’un « hub » : les donneurs d’ordres viennent de Syrie, restent dans le circuit, frappent et repartent. Mais les services belges sont bons, il ne faut pas oublier l’affaire de Verviers et le démantèlement de cette cellule. Le problème c’est qu’ils sont sous-dimensionnés et le service est trop petit pour gérer plus de deux ou trois objectifs opérationnels 24 heures sur 24. Il ne faut pas leur jeter la pierre, ils ne sont pas plus naïfs que nous.

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Quelle est l’urgence aujourd’hui, à l’échelle européenne, en matière de lutte antiterroriste ?

On oublie souvent quele traité de Lisbonne impose la souveraineté de chaque Etat en matière de sécurité. Si cela n’empêche pas les différents pays d’avoir des échanges à travers des réunions régulières entre experts nationaux détachés au sein du SitCen, le Centre de situation de l’UE, il ne peut pas y avoir de services de renseignement supraeuropéen. C’est impossible.

Cependant, il faut améliorer la boîte à outils. Sous la présidence européenne espagnole on a vu naître le mandat d’arrêt européen, qui nous sert encore aujourd’hui. Mais également les équipes communes d’enquête qui sont très instructives, que ce soit sur le plan judiciaire ou en matière de renseignement. Les suites de l’enquête concernant les attentats de Bruxelles pourraient être intéressantes puisque le FBI va être co-saisi, comme cela est le cas lorsqu’un ressortissant américain est touché dans un attentat.

Dans cette boîte à outils,il y a le fameux PNR (« Passenger Name Record ») qui a du mal à sortir. On le réclame depuis longtemps, à tel point qu’on a arrêté de le réclamer. Pourquoi faut-il attendre qu’un avion soit au-dessus du Pacifique pour obtenir l’identité des passagers, et lui faire faire demi-tour en cas de problème, alors qu’on pourrait les identifier avant le décollage ? Les services de renseignement ont besoin d’outils techniques, de mesures de bon sens.

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Il faut également réviser la politique relative aux flux migratoires. L’Etat Islamique a trois objectifs : primo, déstabiliser l’Europe par des vagues d’immigration sans précédent. C’est fait. Deuxièmement, infiltrer ces dites vagues par des agents dormants, la preuve en a été faite alors qu’on nous avait assuré que tout serait filtré et contrôlé. Troisièmement, on s’attend très prochainement à des actions par voie maritime, en Méditerranée afin de déstabiliser l’activité économique et touristique dans la région. Il faut qu’il y ait un peu plus d’actions de l’Etat en mer pour surveiller voire combattre. Enfin il faut revoir notre stratégie diplomatique.

La rupture des relations diplomatiques met-elle en difficulté les services de renseignement ?

Il est peut-être temps de se rapprocher de la Syrie. Tous les pays européens, ou presque, ont des ressortissants là-bas. On ne cesse de dire que le renseignement a failli, mais on ne peut travailler qu’avec les outils qu’on nous donne ! Si on avait des relations avec la Syrie, cela permettrait d’identifier les endroits et les sites où nous devons exercer une pression plus forte, et d’améliorer la détection, le suivi et la surveillance de ces ressortissants d’autant que ce sont des milieux difficiles à pénétrer. Il n’y a pas de secret, puisqu’on n’a pas pu les repérer en amont, il faut que l’on sache qui se trouve sur place, sauf qu’on ne peut pas parler avec Bachar al-Assad, ce qui nous pousse à nous tourner vers les Russes.

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Le Sénat s’apprête, la semaine prochaine, à examiner le projet de loi renforçant la lutte contre le crime organisé, le terrorisme et leur financement, après son adoption à l’Assemblée Nationale. Quel regard portez-vous sur ce projet de loi ?

Depuis 1995, on a beaucoup appris, notamment sur les modes de financement des réseaux terroristes. On s’est aperçu que le commerce illicite de produits licites permettait de faire grossir de petits réseaux aux objectifs terroristes. Or aujourd’hui, la vente de produits non conformes, issus de vols, la contrefaçon et la revente de parfums, de cigarettes sont traitées comme du simple délictuel. Il faut travailler en amont sur l’économie souterraine qui passe sous nos écrans radars et qui intéresse peu les services. La plupart des réseaux ont compris qu’il ne fallait plus braquer mais utiliser des moyens de financement plus discrets et plus progressifs.

Il faut renforcer la répression et déléguer les saisines à des services spécialisés comme les JIRS, (Juridictions interrégionales spécialisées regroupant magistrats du parquet et de l’instruction, spécialisées en matière de criminalité organisée ou de délinquance financière). Il faut en parler dans ce texte législatif et réprimer beaucoup plus sévèrement ces trafics. N’oublions pas que ce sont les petits ruisseaux font les grandes rivières.

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