Lutte contre le gaspillage: Les produits moches servent-ils vraiment à quelque chose?

CONSOMMATION Alors que la loi sur le gaspillage arrive au Sénat ce mercredi, les grandes enseignes rivalisent d'idées plus ou moins efficaces pour valoriser les produits moches...

Nicolas Beunaiche

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Les biscuits moches d'Intermarché, qui prétend lutter ainsi contre le gaspillage.

Les biscuits moches d'Intermarché, qui prétend lutter ainsi contre le gaspillage. — Victor Point / 20 Minutes

Dans la grande distribution, la perfection semble passée de mode. Dans la foulée de l’opération « fruits et légumes moches » lancée en 2014 par Intermarché, nombre de grandes enseignes se sont converties ces derniers mois aux produits dits « déclassés ». Céréales moches, camemberts moches, et bientôt boîtes de conserve moches… La beauté intérieure des produits a la cote dans les rayons des grands magasins. Mais la tendance sert-elle vraiment la lutte contre le gaspillage alimentaire ?

Affiche d’Intermarché pour ses fruits et légumes moches. - Intermarché


Si la loi sur le sujet, qui arrive au Sénat ce mercredi, insiste sur la revalorisation des invendus, l’idée de commercialiser des produits qui n’atteignent d’ordinaire jamais les linéaires a évidemment du sens. En effet, sur les quelque 40 % de la production mondiale non consommée, une partie n’est même jamais mise en vente. En cause, notamment : des critères de beauté drastiques qui écartent du circuit de distribution classique des produits pourtant parfaitement consommables. « Ces produits ont strictement les mêmes qualités gustatives, sanitaires ou nutritives que les autres, il n’y a donc aucune raison de ne pas les consommer », s’insurge Nicolas Chabanne, qui a créé la marque Gueules cassées pour remédier à ce problème.

Le succès marketing des « biscuits moches »

Voilà pour le principe de base. Sur le terrain, il faut bien dire que son application s’est jusqu’alors heurtée aux intérêts des grandes enseignes. Dernier exemple en date : l’opération « biscuits moches » lancée par Intermarché en novembre dernier dans 146 magasins. Un franc succès pour le groupe, puisque près de 7 500 paquets se sont vendus, 30 % moins cher, en six jours. Son impact sur le gaspillage est, lui, plus incertain. Et pour cause : les biscuits en question, déclassés après un petit accident de production, auraient de toute façon été « vendus directement aux clients du magasin d’usine, au personnel ou aux déstockeurs », reconnaît Anne Pérès, directrice du site industriel Filet bleu, dans le Finistère.

>> Comment les biscuits moches sont-ils fabriqués ? La réponse en vidéo par ici

« Ce type d’initiatives est positif, dans le sens où elles influent sur les critères esthétiques de consommation, estime Marie Mourad, doctorante au Centre de sociologie des organisations de Sciences-Po, où elle prépare une thèse sur le gaspillage alimentaire. Mais pour l’instant, on voit bien que la grande distribution se contente d’opérations marketing et ne travaille pas sur le long terme. »

Au rayon des nouveautés, Carrefour pourrait toutefois changer la donne, selon Nicolas Chabanne. Après avoir commercialisé en 2015 ses camemberts moches en partenariat avec les Gueules cassées - 100 000 ventes tout de même -, le deuxième distributeur mondial a visiblement décidé d’accélérer en créant, le mois dernier, sa marque « Tous AntiGaspi ».

Le problème de la surproduction

L’idée n’est pas, là non plus, de « commercialiser des produits déclassés toute l’année », nous assure le groupe, les produits moches étant « par nature des accidents de production ». Mais cette fois, « il ne sera pas question de proposer à la vente des produits qui auraient pu être sauvés et revendus autrement », promet Nicolas Chabanne, dont les Gueules cassées sont partenaires de l’opération. Tous les produits qui porteront l’étiquette « Tous AntiGaspi » n’auraient donc pas pu être valorisés. Les céréales qui arriveront dans les linéaires à la fin du mois entrent par exemple dans ce cadre. 240 tonnes seront ainsi sauvées de la poubelle.

« Après ça, le mouvement ne s’arrêtera plus et les autres enseignes devront suivre », prophétise Nicolas Chabanne, qui prône également la valorisation des produits à dates courtes. Toutefois, pour Marie Mourad, les efforts de la grande distribution ne suffiront pas si elle ne revoit pas son système en profondeur. « Si elle souhaite vraiment participer à la lutte contre le gaspillage sur le long terme, il faudra qu’elle renonce à ses critères esthétiques et qu’elle cesse d’alimenter la surproduction avec, par exemple, des promotions "trois produits pour le prix d’un" », avance-t-elle. Le prix pour que le consommateur change, à son tour, son comportement ?