Lassana Bathily, le héros de l'Hypercacher de la Porte de Vincennes, le lundi 21 décembre.
Lassana Bathily, le héros de l'Hypercacher de la Porte de Vincennes, le lundi 21 décembre. -

Le 9 janvier 2015, la vie de Lassana Bathily, jeune Malien de 24 ans, a basculé. Manutentionnaire de l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes, il a caché des otages dans les chambres froides du magasin pour les protéger d’Amedy Coulibaly. Avant de s’enfuir du magasin pour fournir au Raid des informations précieuses à la préparation de l’assaut. Un an plus tard, le jeune homme a bien changé. Il ne baisse plus les yeux, mais vous fixe sans détour. Ses mots ne sont plus hésitants, il parle un français fluide. A l’occasion de la sortie en librairie de Je ne suis pas un héros*, il évoque la manière dont il a vécu les retombées de son acte de bravoure.

Le 9 janvier quand vous avez su qu’une attaque terroriste avait lieu, pensiez-vous en réchapper ?

J’étais au sous-sol du magasin en train de ranger de la marchandise quand j’ai entendu les premiers coups de feu. J’ai ensuite vu des clients arriver paniqués qui m’ont raconté qu’un terroriste était entré dans le magasin et avait tué des gens. J’ai cru qu’on allait tous mourir. J’entendais des cris et les ordres de Coulibaly aux otages.

Comment avez-vous pu garder votre sang-froid ?

Mes parents m’ont toujours dit que lorsque l’on a peur, il faut absolument garder son calme pour pouvoir agir. C’est ce que j’ai fait. Cela m’a permis de calmer les clients, de les conduire dans les chambres froides, de couper les moteurs de celles-ci et de dire aux clients de couper leur sonnerie de leur portable. Je pense aussi que je n’ai pas paniqué parce que contrairement aux autres, je n’ai pas vu Coulibaly.

Avez-vous hésité à vous enfuir par le monte-charge du magasin ?

Je suis resté 45 minutes au sous-sol. Lorsque ma collègue est venue nous chercher en bas car Coulibaly menaçait de descendre, j’ai décidé d’agir. J’ai proposé à des clients de fuir avec moi par le monte-charge. Mais personne n’a voulu me suivre. C’était risqué, Coulibaly aurait pu descendre et nous tuer.

Dehors, vous avez été d’abord pris pour un terroriste par les policiers, est-ce un souvenir traumatisant ?

C’était pire qu’à l’intérieur. Les policiers braquaient leurs armes sur moi. Si j’avais fait le moindre faux pas, je serais mort. J’ai ensuite été interrogé pendant une heure et demie, avant que les policiers ne soient convaincus de mon innocence. Puis je leur ai dessiné le plan du magasin et je leur ai donné les clés qui ont été utilisées lors de l’assaut.

Après l’assaut, vous avez appris la mort de votre collègue Yoann

C’était un choc. La nuit qui a suivi, je n’ai pas dormi et j’ai relu les textos qu’il m’avait envoyés. Il était manutentionnaire comme moi, on se répartissait le travail. Ce matin-là c’était lui qui était en haut, mais ça aurait pu très bien être moi.

Les jours suivants vous êtes devenu un héros national, comment l’avez-vous vécu ?

Comme je le dis dans mon livre, « un héros, c’est quelqu’un d’exceptionnel, c’est Nelson Mandela ». « A l’Hyper Cacher, j’ai seulement fait ce qu’il fallait au moment où il le fallait ». Quand j’ai donné une interview à BFMTV le lendemain de la prise d’otages, je n’ai pas mesuré les conséquences. Des journalistes m’ont poursuivi jusqu’à mon foyer et certains devenaient même agressifs. J’ai dû aller habiter chez mon parrain républicain et changer de numéro de téléphone.

Vous avez aussi perdu votre frère deux jours après la prise d’otages. Comment avez-vous surmonté cette double épreuve ?

J’ai été en arrêt maladie pendant quatre mois et j’ai été suivi par plusieurs psychologues pendant des mois. Après le drame, je suis parti au Mali et aux Etats-Unis. Cela m’a beaucoup aidé de changer d’air. Mais aujourd’hui encore je fais des cauchemars. J’ai l’impression que quelque chose va m’arriver.

Vous avez aussi subi des critiques, certaines personnes ayant déclaré que vous aviez seulement sauvé votre peau en fuyant. Qu’avez-vous ressenti ?

Mon parrain républicain m’avait prévenu que j’aurais droit à ces attaques, mais cela m’a fait mal. Je n’ai jamais pensé que j’étais un héros, c’est ce que l’on a dit de moi. Mais je ne méritais pas ces critiques, notamment sur les réseaux sociaux. Heureusement, j’ai été très entouré et cela m’a permis de dépasser cela.

Vous avez aussi mal vécu que certains médias aient insisté sur le fait que vous, jeune musulman, ayez sauvé des juifs…

Oui, car je n’ai pas pensé à leur religion quand je les ai aidés. Comme je ne me suis pas posé de question avant de travailler dans un magasin juif parce que j’étais musulman.

Etes-vous retourné depuis à l’Hyper Cacher ?

Oui, cinq fois. Les premières fois, je n’arrivais pas à y rester longtemps. C’était trop difficile et l’angoisse me rattrapait. L’une des dernières fois, j’ai réussi à retourner en bas. J’ai revécu les événements dans ma tête.

Vous êtes passé devant le Bataclan, 20 minutes avant l’attentat du 13 novembre. N’avez-vous pas eu l’impression d’être un miraculé une deuxième fois ?

Oui. J’ai eu beaucoup de chance. Dès que j’ai su ce qu’il se passait là-bas, j’ai tout de suite appelé mon parrain républicain, car j’avais besoin de parler. Ça m’a fait revivre les événements de janvier. J’ai l’impression que je ne suis pas comme les autres car je suis conscient de la mort. Mais il faut être fort, on n’a pas le choix.

Qu’a changé pour vous le fait de devenir Français ?

Le jour où j’ai appris que j’allais être naturalisé, c’était comme un rêve. Car je voulais être Français depuis que j’étais gamin. Et lors de ma cérémonie de naturalisation, j’ai été intimidé de voir tous ces ministres devant moi.

Comment vivez-vous aujourd’hui ?

Je travaille dans l’événementiel sportif pour la Mairie de Paris. Ça me plaît. J’ai beaucoup de projets. J’aimerais travailler avec des enfants et continuer à m’occuper de mon association qui vient en aide aux jeunes Maliens. Je voudrais aussi agir pour améliorer le dialogue interreligieux.

*Je ne suis pas un héros, Flammarion, 19 €.

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