Opération de police à Saint-Denis, le 18 novembre 2015, cinq jours après les attentats du 13 novembre.
Opération de police à Saint-Denis, le 18 novembre 2015, cinq jours après les attentats du 13 novembre. - Christophe Ena/AP/SIPA

Des failles, quelles failles ? D’une seule voix, Manuel Valls et Bernard Cazeneuve ont défendu, mardi, les services de renseignements français, sous le feu des critiques depuis les attentats de Paris et Saint-Denis et la révélation des premiers éléments de l’enquête. « Le risque zéro face à des acteurs qui ont déclaré la guerre à notre pays et à l’Europe (…) ça n’existe pas », a notamment plaidé le ministre de l’Intérieur. Une manière de dire que ces attaques étaient imprévisibles ?

Ces derniers mois, la France était en alerte. Depuis les attentats de janvier, le pays se savait la cible de Daesh et les services de renseignement avaient déjoué nombre de projets djihadistes. Six, rien que « pendant l’été », selon Bernard Cazeneuve. « On s’y attendait, on savait que des actes du type de ceux de vendredi soir étaient dans les tuyaux, confie une source du renseignement intérieur. On avait eu beaucoup de chance avec le Thalys… »

L’alerte irakienne

L’arrestation d’un Français en août avait notamment attiré l’attention des autorités sur la menace planant sur les salles de spectacle. De retour de Syrie, ce djihadiste avait en effet expliqué que Daesh lui avait donné l’ordre de s’en prendre en France à ce type de cible. Le commanditaire : Abdelhamid Abaaoud, le cerveau présumé des attentats de Paris et Saint-Denis.

Des informations venues de l’étranger avaient par ailleurs confirmé les craintes des autorités. Dimanche, l’Irak a indiqué avoir alerté la France il y a plusieurs mois, au même titre que les Etats-Unis et l’Iran, d’un risque d’attaques. Ces éléments concernaient-ils les attentats commis vendredi ? Le ministère irakien des Affaires étrangères ne l’a pas précisé, se contentant d’évoquer la menace Daesh.

Le cas Mostefaï

L’agence de presse AP se montre plus précise. Selon une source au sein des renseignements irakiens qu’elle cite, des djihadistes entraînés à Raqqa, en Syrie, préparaient des attaques en s’appuyant sur une « cellule dormante » déjà présente en France. Vingt-quatre personnes étaient impliquées dans ces opérations : 19 assaillants et cinq terroristes dédiés à la logistique. Etait-ce la cible des bombardements français dans la nuit du 8 au 9 octobre ? Le Monde indique en tout cas qu’Abdelhamid Abaaoud et Salim Benghalem, « le responsable de l’accueil des francophones au sein de l’Etat islamique », étaient visés.

La Turquie, elle, a annoncé avoir mis en garde la France à deux reprises en un an au sujet d’Ismaël Omar Mostefaï, l’un des assaillants du Bataclan. Ce dernier aurait pénétré en Turquie en 2013, avant de disparaître. En décembre 2014 et en juin 2015, la police turque aurait donc contacté les autorités françaises pour évoquer son cas. Mais « nous n’avons toutefois jamais eu de retour de la France sur cette question », a regretté une source turque à l’AFP.

« Un puzzle grand comme un immeuble »

Impossible d’en conclure pour autant que la France n’a pas vu ce message. « Dans les échanges entre services, qui fonctionnent toujours sur un mode bilatéral, on n’envoie pas d’accusé de réception », relativise Alain Rodier, spécialiste du terrorisme. Impossible non plus d’en conclure qu’elle l’a ignoré. Simplement, « les renseignements reçoivent chaque jour des tonnes d’informations, poursuit l’expert. Vous pouvez avoir toutes les informations du monde, mais il y a ensuite un goulet d’étranglement au niveau du tri. »

Quant aux déplacements des djihadistes et au risque de retour sur le sol européen pointés du doigt par Ankara, la France en avait nécessairement conscience, selon Alain Rodier. « Des djihadistes munis d’un faux passeport – et il y en a beaucoup en Syrie- et qui ont modifié leur apparence peuvent voyager, explique-t-il. Ils ne prennent pas de ligne directe, font des détours… » Paris le savait, puisque Mehdi Nemmouche, le tueur du musée juif de Bruxelles, avait réussi à rentrer en Europe en passant par l’Asie et l’Allemagne.

Mais encore fallait-il repérer ces retours… et faire le lien entre tous. « Les renseignements reçoivent des bribes d’informations en quantité, explique Alain Rodier. Chacune d’elle est la pièce d’un puzzle grand comme un immeuble de vingt étages. »

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