Manuel Valls et Barnard Cazeneuve sur le perron de l'Elysée le 22 avril 2015.
Manuel Valls et Barnard Cazeneuve sur le perron de l'Elysée le 22 avril 2015. - Jacques Brinon/AP/SIPA

La Place Beauvau n’avait pas le droit à l’erreur. Surtout dans un contexte de menace terroriste qui n’a «jamais été aussi élevée», selon les termes du Premier ministre Manuel Valls. L’attentat présenté comme «évité» par le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, tombe à pic pour le gouvernement qui compte renforcer les moyens des services de renseignement.

Une fois l’information sortie dans la presse via M6 et RTL, le plan de communication, très certainement travaillé en amont, s’est mis en route. D’abord avec l’annonce d’une conférence de presse du procureur de la République, François Molins, en milieu d’après-midi. A peine 10 minutes après l’alerte sur le fil de l’Agence France Presse. Dans la foulée, Bernard Cazeneuve a organisé un point presse puis le ministre Manuel Valls. Et enfin la tête de l’exécutif, François Hollande, depuis l’Elysée, qui n’a pas hésité à rappeler l’importance du projet de loi renseignement pour protéger les Français.

«Un vrai coup de chance»

«Le ministre ne s’exprime pas sans avoir dialogué et s’être coordonné avec la justice. Il échange même très souvent avec les autorités judiciaires», indique-t-on Place Beauvau. Son entourage récuse toute «surréaction» de la part du ministre. «C’était une déclaration précise importante pour les Français», justifie-t-on.

Pourtant, en novembre dernier, lors d'une interview à RTL, repérée par Numerama, Bernard Cazeneuve avait assuré qu'il se faisait un principe de ne pas parler des attentats déjoués. «Tous les jours, les services dont j'ai la responsabilité protègent, démantèlent des réseaux et déjouent des actes qui pourraient avoir des conséquences totalement dramatiques si nous ne neutralisions pas ces acteurs, avait-il déclaré. Nous n'en parlons pas, parce qu'il n'est pas nécessaire de parler de ce qui se fait et qui est de nature à protéger les Français.»

«Le ministre a parlé d'attentat “évité” et non “déjoué”. Justement pour ne pas porter à confusion», corrige un de ses conseillers qui justifie la communication du ministère par la présence d'une victime. «Des journalistes avaient l'information. Ça allait sortir par bribes, on a décidé de prendre les devants, d'autant que la famille allait bientôt le savoir», ajoute cette source à l'Intérieur qui dément «avoir voulu capitaliser sur ce projet d'attentat en vue de la loi renseignement».

Fiche «S»

Malgré tout, la communication du gouvernement n’a eu de cesse, tout au long de la journée, de remercier la «réactivité» des forces de l’ordre. Pourtant, un officier de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) fait remarquer que le suspect s’est «jeté dans les bras de la police» en appelant le SAMU après s’être accidentellement blessé à la jambe. «C’est un vrai coup de chance d’avoir mis la main sur lui. L’attentat n’a pas été déjoué. Que se serait-il passé s’il n’avait pas été blessé?», s’interroge auprès de 20 Minutes cet enquêteur.

Selon lui, cet attentat présenté comme «déjoué» révèle plutôt les failles des services de renseignement puisque Sid Ahmed Ghlam, signalé à la DGSI par une fiche «S», pour «sûreté de l’Etat», était considéré comme un individu dangereux. «Merah aussi avait une fiche “S”. On a bien vu ce que ça a donné. Nos services n’ont pas les moyens de suivre tout le monde», insiste-t-il.

Exploitation du fait divers

L’exploitation d’un fait divers pour légitimer des décisions politiques (maintien du plan Vigipirate à un niveau élevé, projet de loi renseignement…) n’est pas une réaction inédite à l’actualité. Jean-Marc Berlière, historien et spécialiste de la police, rappelle que l’intérêt du politique à utiliser la menace terroriste remonte à la fin du 19e siècle, lors des attentats anarchistes et de la naissance de la démocratie parlementaire avec la IIIe République.

«L’insécurité prend à cette époque-là une place importante dans les débats de société, notamment grâce à l’émergence d’une presse à fort tirage, commente-t-il auprès de 20 Minutes. Les politiques doivent alors pour la première fois rendre des comptes à leurs électeurs. De ce point de vue, ça n’a pas changé.»

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