Le mot «ordinateur» a 60 ans

ANNIVERSAIRE Il est né des réflexions d’un professeur de philologie latine…

Audrey Chauvet

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Un ordinateur 704 chez IBM en 1957.

Un ordinateur 704 chez IBM en 1957. — ECLAIR MONDIAL/SIPA

C’était il y a 60 ans, mais c’est comme si c’était la préhistoire. Le 16 avril 1955 naissait le mot «ordinateur» sous la plume d’un professeur de philologie latine à la Sorbonne, Jacques Perret, sollicité par l’entreprise IBM France pour trouver un nom aux nouvelles machines qui allaient changer le monde.

Les Américains avaient «computer», les Français avaient de l’espoir

En 1955, les premières machines électroniques de traitement de données occupaient des pièces entières, n’avaient ni clavier, ni écran, et remplissaient encore les fonctions qui leur avaient été dévolues durant la Seconde Guerre mondiale: effectuer des calculs pour décrypter des informations, pour des trajectoires de tirs ou pour le recensement de la population. De grosses calculatrices surdouées en quelque sorte. Mais la firme américaine IBM sentait le vent tourner: des recherches laissaient espérer que bientôt des machines plus puissantes permettraient de manipuler une plus grande quantité de données et de les traiter de manière plus complexe.

Dès le printemps 1955, l’usine IBM de Corbeil-Essonnes est dans les starting-blocks pour fabriquer les premiers «Electronic Data Processing System», ou EDPS. Pas très glamour comme nom. Les Américains avaient déjà fait entrer le mot «computer» dans leur langue, mais il correspondait plutôt à des machines assimilables à des calculatrices. Il fallait donc trouver un nom de baptême pour cette révolution technologique.

«Adjectif désignant Dieu qui met de l’ordre dans le monde»

C’est le responsable du service «promotion générale publicité» d’IBM France qui appelle alors au secours Jacques Perret, professeur de philologie latine à la Sorbonne. L’expert en étude des langues planche sur le nom à donner à ces super-calculateurs qui étaient encore des machines mécanographiques: la lecture des cartes perforées se faisait mécaniquement, souvent dans un bruit assourdissant.

Le 16 avril 1955, Eureka: Jacques Perret adresse un courrier à IBM France dans lequel il propose le mot «ordinateur». «C’est un mot correctement formé, qui se trouve même dans le Littré comme adjectif désignant "Dieu qui met de l’ordre dans le monde"», écrit le philologue. Toutefois, ce n’est pas le favori dans la liste dressée par Jacques Perret: il aurait préféré un mot féminin, «ordinatrice électronique». «En relisant les brochures que vous m’avez données, je vois que plusieurs de vos appareils sont désignés par des noms d’agents féminins (trieuse, tabulatrice). Ordinatrice serait parfaitement possible et aurait même l’avantage de séparer plus encore votre machine du vocabulaire de la théologie», écrit l’expert, en référence à la cérémonie religieuse de l’ordination.

D’autres noms avaient été envisagés: systémateur, combinateur, congesteur, synthétiseur et même digesteur. Mais c’est finalement ordinateur qui a eu les faveurs d’IBM. En revanche, ne croyez pas que Jacques Perret soit devenu millionnaire: le mot est resté dans le domaine public. De l’open source avant l’heure.