Des policiers observent les passants autour de l'Arc de Triomphe à Paris.
Des policiers observent les passants autour de l'Arc de Triomphe à Paris. - BERTRAND GUAY / AFP

Une caméra dans le salon. Une balise sous la voiture. Et un mouchard sur l’ordinateur. «Big Brother will be watching you!» Et les Français s’en moquent. Alors que débute, ce lundi à l’Assemblée nationale, l’examen du projet de loi sur le renseignement censé doter les services de police de moyens de surveillance élargis, les défenseurs des libertés individuelles ont bien du mal à mobiliser l’opinion publique sur les risques de dérives.

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«C’est compliqué d’alerter, reconnaît Laurence Blisson, secrétaire nationale du Syndicat de la magistrature (classé à gauche). D’abord parce que c’est un sujet très technique et technologique. Mais surtout parce que le débat a été escamoté par le gouvernement.» Réécrit de fond en comble après les attentats de janvier, le projet de loi est présenté, par l’exécutif, comme un texte antiterroriste permettant de lutter contre une menace toujours aussi élevée.

«Le gouvernement joue avec la peur des gens»

Mais en permettant d’écouter «l’entourage» d’un suspect ou de surveiller ceux qui pourraient, dans une formulation volontairement vague, «attenter à la sécurité nationale», le document que doivent examiner les députés va en réalité bien au-delà de la seule lutte contre Daesh. «C’est une escroquerie, s’emporte Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme. Le gouvernement a récupéré cet événement dramatique pour faire passer une loi qui fait de chaque Français un suspect potentiel. Il joue avec la peur des gens…»

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Trois mois après la tuerie de Charlie Hebdo, le jeu paraît d’ailleurs simple. D’après un sondage Ipsos/Sopra-Steria* pour Le Monde, 71% des Français se disent favorables à la «généralisation des écoutes téléphoniques sans accord préalable d’un magistrat». Ils sont même 61% à demander que «les suspects puissent être interrogés sans l’assistance d’un avocat».

«On donne l’impression de crier dans le désert»

«Les Français se disent ‘’Je ne suis pas un terroriste donc je n’ai rien à craindre’’, résume Michel Tubiana. Mais ils ne se rendent pas compte qu’ils peuvent tout de même être surveillés pour bien d’autres raisons.»

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Depuis des semaines, la Quadrature du Net, association qui défend les droits des citoyens sur Internet, tente donc de les alerter. «Mais c’est très difficile, avoue Adrienne Charmet, la porte-parole de ce mouvement. Dans la classe politique, on n’entend personne défendre véritablement le texte. Du coup, on donne l’impression de crier dans le désert et de se débattre tout seul. Notre message paraît inaudible.»

L’opposition UMP ne s’opposera pas à la majorité

De l’autre côté de la barrière, Valérie Corre confirme ce sentiment. Députée PS du Loiret, elle assure avoir été interpellée à de nombreuses reprises sur le sujet. «J’ai reçu de nombreux mails de protestation, confie-t-elle. Mais ils émanent tous de militants et spécialistes de la question. Alors que lors de mes permanences, absolument personne n’a évoqué ce sujet…»

Pourtant, cette parlementaire de la majorité s’interroge, elle aussi, sur la mise en place d’une surveillance de masse. «Je me pose des questions. J’attends d’assister aux débats au sein de l’hémicycle pour prendre position.» Ils ne risquent pourtant pas d’être très animés. L’opposition UMP a déjà annoncé son intention de voter ce texte socialiste présenté en «procédure accélérée». Jeudi, tout devrait donc être bouclé. «Il sera alors trop tard pour revenir en arrière», signale, amer, Michel Tubiana.

Sondage Ipsos/Sopra-Steria réalisé pour Le Monde et Europe 1 auprès de 1.003 personnes interrogés par Internet les 21 et 22 janvier.

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