Maria, alias GentleWhispering, l'artiste ASMR la plus populaire sur internet.
Maria, alias GentleWhispering, l'artiste ASMR la plus populaire sur internet. - GentleWhispering

Face aux vidéos ASMR (Autonomous Sensory Meridian Response), le monde se divise en deux. Ceux qui resteront devant quelques secondes l’œil hagard ou moqueur. Les autres deviendront accros, retrouvant une sensation régulièrement éprouvée depuis leur enfance.

«C’est une sensation de picotement ou de chatouillis au niveau du crâne, une sensation de bien-être très difficile à expliquer», confie Nicolas, «artiste ASMR», aux 9.344 abonnés sur YouTube. «Personne ne le ressent de la même façon. Cela peut être plus ou moins fort, localisé dans la gorge, la nuque et descendre le long du dos ou sur les bras». Un orgasme cérébral, mais dénué de tout caractère sexuel. «C’est un état relaxant, reposant, totalement opposé à celui de l’excitation sexuelle», ajoute The French Whisperer, autre Français (17.469 abonnés).

«Tellement apaisant et relaxant»

Nicolas se souvient de son premier tingle [picotement]. C’était en primaire, dans la cour de récréation, il avait six ans. «On était en rang quelques minutes avant de rentrer en classe. Deux filles jouaient à côté de moi avec leurs cheveux. J’étais fixé, hypnotisé par la scène». Pendant plusieurs années, le jeune homme est frustré. «Je n’arrivais pas à déclencher cette sensation. Elle arrivait parfois comme ça, chez le médecin, avec un bruit de fond ou d’ongles sur un magazine».

Jusqu’au moment où il découvre les vidéos ASMR sur YouTube, en 2012. «Je retrouvais cette sensation d’enfance avec les vidéos de massages ou de tapping sur le bois (tapotement des doigts) notamment. C’était tellement apaisant et relaxant».

Le phénomène ASMR est aujourd'hui mondial. Certains «artistes ASMR» rassemblent plusieurs centaines de milliers d’abonnés sur YouTube. La chaîne de Maria, alias GentleWhispering (Léger murmure) compte ainsi plus de 106 millions de vues.

Autre célébrité, l’Australien Dmitri Smith et son fameux «Silver Soap»: le crépitement d’un savon emballé dans un plastique.

Des «effets sur le système du plaisir et de la récompense»

Chaque adepte doit trouver ses triggers (déclencheurs) favoris pour déclencher l’ultime frisson: chuchotements, craquements, soufflements, tapotements d’ongles, bruits de plastiques, de ciseaux, etc. Ces vidéos «ont probablement des effets sur le système du plaisir et de la récompense, explique le neurologue Pierre Lemarquis. «Cette zone du cerveau sécrète des  neuromédiateurs, comme l’endorphine qui donne des frissons, de la dopamine qui donne du plaisir, et la sérotonine qu’on trouve dans les antidépresseurs».

De quoi devenir vite accroc. « C’est le même système sur lequel agissent les drogues, les addictions. Il va vous inciter a en regarder de plus en plus», poursuit l’auteur de Portrait du cerveau en artiste (Odile Jacob).

Autres vidéos très réputées, les jeux de rôle. Une personne mime des séances virtuelles de massage ou de coiffure. «Ici, les neurones miroirs et l’empathie interviennent. Comme lorsqu’une personne baille, notre cerveau imite ce qu’il voit», ajoute le neurologue.

 

S'il touche un large public, Nicolas se défend d’être un gourou. «J’ai de nombreux messages de remerciement de gens stressés, fatigués voire dépressifs, qui ont vécu des choses très dures», reconnaît Nicolas. «Une Canadienne qui a perdu la vue m’a dit que mes vidéos l’aidaient beaucoup».

Cette «communauté» n’hésite pas à rémunérer les «artistes» ASMR via des comptes Paypal. Nicolas refuse d’indiquer le montant. The French Whisperer, évoque-lui «des dons irréguliers de 5 à 10 euros par personne». De quoi «investir dans un bon micro ou des logiciels pour nettoyer du son», poursuit-il.

Difficile de comprendre toutefois pourquoi seules certaines personnes sont réceptives. Pierre Lemarquis fait le parallèle avec la musique. «Des morceaux peuvent provoquer des frissons chez des gens quand d'autres y sont réfractaires. Certains vont même jusqu’à l’orgasme musical, comme pouvait le provoquer le castrat Farinelli au XVIIIe siècle». Un phénomène difficile à comprendre qui mériterait d’être étudié, insiste le neurologue. «En étudiant les phénomènes marginaux, on a fait de grandes découvertes. L’étude de la synesthésie ou des membres fantômes nous ont beaucoup appris sur le fonctionnement du cerveau».

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