Le guide suprême des Frères musulmans Mohamed Badie lors de son procès au Caire, le 15 septembre 2014
Le guide suprême des Frères musulmans Mohamed Badie lors de son procès au Caire, le 15 septembre 2014 - AFP

Manuel Valls veut «combattre» leur discours et leur influence. Mais est-ce fondé? En difficulté sur la scène internationale, les Frères musulmans le sont aussi en France, où les déconvenues s'accumulent pour ces tenants d'un islam politique et conservateur.

L'année avait plutôt bien commencé pour les «Frères», indirectement mis en lumière par Michel Houellebecq dans son roman Soumission: le président islamiste modéré que l'écrivain voyait élu en 2022 était issu d'un parti nommé «Fraternité musulmane», allusion limpide à la confrérie. Mais ces dernières semaines, la réalité sourit moins que la fiction aux «Frères» et à leur principal relais français, l'Union des organisations islamiques de France (UOIF).

L'UOIF subit de plein fouet l'affaiblissement de la confrérie - fondée en Egypte en 1928 - dans un monde arabe en ébullition. Elle s'est retrouvée avec stupeur inscrite en novembre, comme toutes les organisations liées aux Frères musulmans, sur une liste de groupes terroristes publiée par les Emirats arabes unis.

«Les vrais alliés dans votre combat contre le terrorisme, c’est nous» 

Dernièrement, alors que Paris compte sur l'Egypte de Sissi - qui mène une répression impitoyable contre les Frères musulmans liés à l'ancien président Morsi - dans sa guerre contre le djihadisme, Manuel Valls s'en est pris par deux fois à la confrérie, disant vouloir «combattre» son «discours» puis s'inquiétant de son «influence».

Le président de l'UOIF, Amar Lasfar, a feint de s'en étonner, répliquant au Premier ministre: «Les vrais alliés dans votre combat contre le terrorisme, c'est nous. Sinon qui aurez-vous comme partenaires? Les musulmans non pratiquants?»

L'UOIF, qui fédère 250 associations et revendique des partenariats avec un tiers des 3.000 lieux de culte, revendique une place pour l'islam dans la sphère politique et sociale, et investit dans la formation d'une élite musulmane, destinée à relayer leurs messages, la défense des femmes voilées, etc. D'où l'inquiétude des défenseurs de la laïcité.

«Gages de bonne conduite» 

«Même si les "Frères" donnent au maximum des gages de bonne conduite, de citoyenneté, certaines personnes estiment qu'il faut rester sur le qui-vive, car la conception qu'ils ont de la place du religieux n'est pas modérée», explique Bernard Godard, spécialiste de l'islam de France.

«Après avoir formé plusieurs générations de militants musulmans dans ses organisations et ses mosquées respectives, et de religieux dans ses deux instituts islamiques (dans la Nièvre et à Saint-Denis), l'UOIF a l'impression d'être au creux de la vague», écrit cet expert dans un ouvrage à paraître lundi, La question musulmane en France (Fayard).

Même le lycée musulman Averroès de Lille, présidé par Amar Lasfar, est objet de polémique: un ancien professeur l'a accusé de propager des thèses «islamistes», suscitant une plainte de cet établissement sous contrat et une inspection du rectorat qui, tout en donnant tort à l'enseignant, a conclu à la nécessité de «clarifications».

«Structure  hors circuit»

Et voilà que l'ancien président des Jeunes musulmans de France - liés à l'UOIF - Farid Abdelkrim, publie un livre très critique sur son allégeance aux «Frères», qui a duré 15 ans. «Avec les années, je me suis rendu compte que l'islamisme des Frères musulmans en France a gâché, sali, tronqué l'image de l'islam lui-même», confie l'auteur de Pourquoi j'ai cessé d'être islamiste, à paraître le 27 février (Les Points sur les i Editions). «On vit dans une république laïque, il ne faut pas mélanger les genres, la religion et la politique», poursuit Farid Abdelkrim, qui mène désormais une carrière d'humoriste.

Même si peu de voix, sinon celles du FN, s'élèvent pour demander la dissolution de l'UOIF, il semble loin le temps où, en 2003, Nicolas Sarkozy l'adoubait au sein du Conseil français du culte musulman (CFCM) naissant. Aujourd'hui, Farid Abdelkrim estime que «deux rendez-vous ratés», avec la jeunesse et avec «l'islam de France» - puisque l'UOIF boycotte désormais le CFCM - ont fait de l'UOIF «une structure hors circuit».

Certaines personnalités liées aux «Frères» poursuivent un chemin singulier, tel l'imam de Bordeaux Tareq Oubrou, un visage libéral. Mais Farid Abdelkrim craint que la place laissée vacante par les «Frères» ne soit occupée par «des mouvements plus récents et plus radicaux» de réislamisation, notamment «salafistes». «Ce n'est pas parce que l'UOIF réunit chaque année 50.000 personnes au Bourget qu'elle est encore forte», estime son ancien cadre. Le prochain salon, du 3 au 6 avril, sera peut-être un moyen de le vérifier.

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