Vue extérieure en date du 1er juin 2014 des locaux de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) à Levallois-Perret.
Vue extérieure en date du 1er juin 2014 des locaux de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) à Levallois-Perret. - Thomas Samson AFP

Les services de renseignement à l’heure des comptes. Pourquoi Chérif Kouachi a été «débranché» des radars de la lutte antiterroriste fin 2013? Et Saïd, son frère l’été dernier? Quant à Amedy Coulibaly, il a été condamné à 5 ans de prison dans le projet de tentative d’évasion en 2010 de Smaïn Ait Ali Belkacem, l’artificier des attentats de 1995. Ces trois individus étaient bien plus connus de la police que n’avaient pu l’être Khaled Kelkal ou Mohamed Merah.

Une commission d’enquête va sans doute voir le jour, PS et UMP étant d’accord sur le principe. Manuel Valls, lui-même, le reconnaît: «Quand il y a 17 morts, c’est qu’il y a eu des failles», a indiqué le Premier ministre, dont l’entourage promet qu’il prendra la parole mardi après-midi pour annoncer de nouvelles mesures «exceptionnelles». Dispositions qui ne seront pas prises «dans l’urgence», assure-t-on. 20 Minutes fait le tour des pistes de réflexion qui agitent aujourd’hui les spécialistes de l’antiterrorisme.

Un «Patriot act» à la française?

La question est posée. Faut-il un «Patriot Act», du nom de cette loi prise au lendemain des attentats du 11 septembre aux Etats-Unis pour étendre et renforcer les pouvoirs des autorités en matière de surveillance? Quitte à limiter radicalement les libertés publiques…

Pour Alain Marsaud, député UMP et ancien chef du Service central de lutte antiterroriste au parquet de Paris, il n’y a «aucune urgence» à légiférer. «Nous avons les outils juridiques pour faire face», assure-t-il. Sébastien Pietrasanta, député des Hauts-de-Seine et ancien rapporteur de la loi antiterroriste du 13 novembre 2014, estime qu’il faut trouver «un équilibre entre ne rien faire et un “Patriot Act” qui n’est pas acceptable». Ce dernier mise sur la publication d’ici à la fin du mois de janvier des décrets d’application de la loi antiterroriste. Ajoutée à une autre promulguée par le gouvernement en 2012, «il n’y a plus beaucoup de lacunes, aujourd’hui, dans le droit», assure Jean-Charles Brisard, président du Centre d'analyse du terrorisme (CAT).

Une réforme en profondeur des renseignements?

Beaucoup souhaitent voir «reconstituer» les anciens renseignements généraux (RG) qui existaient avant la création de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), issue de la fusion entre la direction de la surveillance du territoire (DST) et les ex-RG. Début 2014, un Service central de renseignement territorial (SCRT) a été créé, censé redonner aux agents une dimension de renseignement de proximité, à l’image des RG historiques.

«Force est de constater que ça ne marche pas», tacle Alain Marsaud. Ces agents ont surtout été affectés à des missions de surveillance de température sociale. En un an, les écoutes du SCRT (108 autorisations) ont surtout servi à lutter contre l’économie souterraine et le hooliganisme, au lieu, selon Alain Marsaud, «d’infiltrer les quartiers» sur la question de l’islamisme radical. Son homologue socialiste, Sébastien Pietrasanta, le concède volontiers: «Il faudra retravailler leurs missions et les axer sur la prévention de l’islam radical.» Des ajustements qui seront sans doute mis en avant dans la «loi sur le Renseignement», prévue avant les attentats et qui doit être examinée en 2015.

Une fusion des services antiterroristes?

L’ancien patron de la DST, Louis Caprioli, va encore plus loin, en termes de réforme structurelle. Il souhaite, de son côté, que tous les services chargés de la lutte antiterroriste en France (Direction général de la sécurité intérieure, sous-direction antiterroriste de la police judiciaire, section antiterroriste de la brigade criminelle, unité de coordination de la lutte antiterroriste) «passent sous le même commandement». «Un service était sur Coulibaly, un autre sur les frères Kouachi. Ils étaient éparpillés. Il ne suffit plus de les coordonner, estime-t-il. «Il faut réfléchir à une unification», complète le spécialiste de l’antiterrorisme, Jean-Charles Brisard.

Renforcer les effectifs?

C’est le nerf de la guerre. Quel prix est-on prêt à payer pour garantir notre sécurité? «Les services sont débordés. Il faut plus de personnels capables de faire les surveillances, très chronophages», souligne Louis Caprioli. Les services judiciaires aussi sont saturés. «Sept magistrats antiterroristes sur les filières djihadistes sont en charge de 100 dossiers concernant 500 personnes», énumère Jean-Charles Brisard, qui appelle au «recrutement de magistrats spécialisés».

Améliorer le système d’écoutes?

Certains diront que le fonctionnement des écoutes administratives (celles que la police peut faire d’initiative sans en référer immédiatement à l’autorité judiciaire) est trop contraignant. Manuel Valls a dit vouloir «améliorer» le système. Il veut qu’il soit «plus performant». «Il faudra donner le plus vite possible encore davantage de moyens [aux] services. Il y a sans doute des problèmes juridiques pour […] améliorer […] la possibilité des systèmes d'interception», a-t-il déclaré.

Forcer l’Europe à adopter le PNR

La France a demandé plusieurs fois à l’Union européenne d’adopter le PNR (Passenger Name Record), un système de collecte européen des données fournies par les voyageurs aux compagnies aériennes. En vain. Le PNR est toujours bloqué au Parlement européen. Comment forcer l’Europe? «Il faut se montrer persuasif. Et ça commence par un consensus en France, y compris chez les socialistes», appuie Sébastien Pietrasanta, député PS.

Renouer avec les services secrets syriens?

La position diplomatique de la France n’est plus tenable, estiment plusieurs observateurs. «Nous avons fourni des armes à l’Armée syrienne libre [pour lutter contre Bachar al-Assad]. Cette dernière n’existe plus et a été pillée par le Front al-Nosra puis l’Etat islamique», explique le député UMP Alain Marsaud. L’ancien magistrat antiterroriste prône désormais un rapprochement avec les services de renseignements syriens pour obtenir des informations sur les djihadistes de retour en France. Les mêmes «qu’on a encouragés à aller combattre en Syrie».

«Nous avons demandé il y a un an une reprise de contact. La contrepartie côté syrien était la reprise diplomatique avec la France, ce qui n’était pas possible. Il appartient désormais au pouvoir politique français de décider ce qu’on doit faire», prône-t-il.

Isoler les détenus?

Manuel Valls s’est prononcé pour l’isolement des individus incarcérés pour terrorisme. A Fresnes, un quartier pour islamistes radicaux a été ouvert. «On les isole des autres détenus. Ça fonctionne bien», souligne Sébastien Pietrasanta qui a visité l’expérimentation. Selon lui, le dispositif ne nécessite pas de «financement supplémentaire» puisque les prisons pourraient configurer leur occupation grâce à un «redéploiement constant».

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