Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly, suspectés des attaques contre «Charlie Hebdo», à Montrouge, Dammartin-en-Goële et Porte de Vincennes en janvier 2015.
Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly, suspectés des attaques contre «Charlie Hebdo», à Montrouge, Dammartin-en-Goële et Porte de Vincennes en janvier 2015. - DR

Policiers armés, hélicoptères dans le ciel, périmètre bouclé. Sur les écrans de télévision, les images des traques des frères Kouachi et du tireur de Montrouge ont défilé. La double prise d’otages par les deux terroristes présumés à Dammartin (Seine-et-Marne) et par un autre tireur à la Porte de Vincennes à Paris tournent en boucle, à la manière d’une effroyable fiction policière. Sauf que tout cela est bien réel et que les téléspectateurs peuvent suivre les événements en direct. Dans le même temps, «face aux événements tragiques que connaît actuellement le pays», le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) a invité ce vendredi «les télévisions et les radios à agir avec le plus grand discernement, dans le double objectif d’assurer la sécurité de leurs équipes et de permettre aux forces de l’ordre de remplir leur mission avec toute l’efficacité requise». Les images ainsi diffusées peuvent-elles nuire au déroulement des opérations? François Jost, sociologue des médias, analyse pour 20 Minutes les effets de ce traitement médiatique.

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Que pensez-vous de la manière dont les médias relatent les événements depuis l’attentat de Charlie Hebdo?

Les images diffusées dévoilent des tireurs d’élite, des groupes d’intervention et les lieux précis où se déroulent les faits. Et le plus souvent, les journalistes ne savent pas précisément ce qui est en train de se passer, ils se contentent de montrer ces scènes parce que c’est un témoignage de leur présence sur les lieux. Donc en termes de compréhension, l’intérêt de ces images est nul.

Mais je suis également très gêné par les experts, invités à livrer leur analyse de la situation sur les plateaux télévisés. Ce sont souvent des anciens membres des groupes d’intervention de la police ou de la gendarmerie (GIPN, GIGN, Raid), qui donnent en direct des informations sur les techniques et stratégies employées par les forces de l’ordre. Or, ces informations, en plus d’être écoutées par les téléspectateurs, peuvent l’être par les criminels eux-mêmes. Dès lors, ce qui est diffusé sur les chaînes d’information peut directement impacter l’enquête mais la réalité même des opérations en cours.

Ces informations révélées peuvent-elles perturber le travail des forces de l’ordre?

Bien sûr! Les médias ne s’adressent pas qu’aux non-criminels. Prenez les deux frères Kouachi, qui ont pris la fuite à bord d’une voiture, s’ils écoutaient la radio dans véhicule, ils étaient eux aussi au courant de ce que la police savait sur leur localisation. Et peut-être que le tueur de Montrouge, qui semble être l'auteur de la prise d’otages en cours à porte de Vincennes et lié aux terroristes présumés, agit en fonction de ce qu’il a entendu dans les médias pour tenter d’influer sur l’opération autour des frères Kouachi. On oublie que c’est aussi un moyen d’informer les criminels.

Quelle est la motivation des médias?

La soif de savoir du public et la course entre les différents médias pour sortir les informations en premier, idem sur les réseaux sociaux. Il y a chez les téléspectateurs l’envie de suivre les événements au plus près et à partir du moment où on nous fait vivre les choses en direct, il y a une dimension de spectacle, ça fait vibrer, on guette les rebondissements, comme dans un film. Il y a une fascination pour le récit.

Les médias répondent à cette soif. Toutefois, à l’antenne, je commence à entendre des journalistes expliquer qu’ils ne révèlent pas toutes les informations qu’ils ont en leur possession. On peut déjà observer un retour à la prudence.

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