Dijon et Nantes: Comment les attaques à la voiture bousculent le «logiciel d’analyse» du terrorisme

DECRYPTAGE Déséquilibrés ou terroristes? La qualification des actes des chauffards divisent les spécialistes…

William Molinié

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La voiture utilisée pour foncer dans la foule par un homme, le 22 décembre 2014 à Nantes.

La voiture utilisée pour foncer dans la foule par un homme, le 22 décembre 2014 à Nantes. — Gobet/ AFP

Une nouvelle forme de terrorisme est-elle née? Quelques semaines après l’apparition d’un arsenal juridique censé sécuriser l’enquête en matière de lutte antiterroriste, les autorités sont à nouveau confrontées à une expression inédite de la violence. Elle s’est manifestée à deux reprises de la même manière en à peine 24 heures.

La première fois à Dijon, dimanche soir, quand un homme de 40 ans a fait 13 blessés dans le centre-ville en lançant à vive allure à plusieurs reprises son véhicule sur des piétons. Même scénario le lendemain, lundi, sur le marché de Noël de Nantes faisant dix blessés, dont un en état de «mort clinique». A chaque fois, l’enquête est confiée à la justice locale, qui pointe le caractère «déséquilibré» ou «toxicomane» des auteurs, écartant d’emblée la piste terroriste.

Pas de lien «en apparence»

«Ce sont indiscutablement des actes terroristes», assure pourtant auprès de 20 Minutes Thibault de Montbrial, avocat et directeur général du Centre d’Analyse du Terrorisme (CAT). «Que cela se passe deux fois en 24 heures et juste après une nouvelle vidéo de l'organisation de l'Etat islamique qui décrit ce mode opératoire, ce n’est pas un hasard», note-t-il.

A l’inverse de cette logique, celle des autorités qui consiste à dissocier ces agressions les unes des autres. «Ces trois événements n’ont pas de lien entre eux en apparence mais il y a une concomitance», a déclaré François Hollande à son arrivée à Saint-Pierre-et-Miquelon, où il entame une visite de 24 heures.

«La personnalité de l’auteur détermine la nature de l’acte»

Fous ou terroristes? Le psychiatre Roland Coutanceau met ces événements sur le compte du «mimétisme médiatique». «L’expression d’idées extrémistes sur Internet […] crée une sorte d’excitation, de fascination. Ils y voient ce que le psychiatre appelle un “héros négatif”. Séduits, ils peuvent se dire: “Je pourrais être l’un de ceux capables de faire ça», dit-il dans les colonnes du Parisien.

Les images et l’idéologie des dérives religieuses prônées par l’organisation de l’Etat islamique peuvent avoir influencé des individus «déséquilibrés». «Même si on prend Nemmouche et Merah, on est face à des individus qui pètent les plombs. Leurs actions sont délirantes», explique, interrogé par 20 Minutes, René-Georges Querry, ancien patron de la lutte antiterroriste. Pourtant, pour Nantes et Dijon, la justice a très rapidement rejeté la piste terroriste. Pourquoi? «Parce que l’acte seul et objectif ne suffit plus à avancer la qualification terroriste de l’acte. C’est désormais la personnalité de l’auteur qui détermine la nature de l’acte, terroriste ou pas. Ça, c’est totalement nouveau.»

«Nous sommes en conflit de basse intensité permanente»

Thibault de Montbrial partage aussi le constat de cet aspect novateur. Il estime que l’on va devoir «revoir nos logiciels d’analyse du terrorisme». «Il ne faut pas faire d’amalgame. Mais il est inutile de ne pas parler en adulte à la population», poursuit ce proche du juge antiterroriste Marc Trévidic avec qui il avait publié une tribune fin avril avril, demandant une loi contre les filières djihadistes.

«Ce n’est pas l’apocalypse. Mais nous sommes désormais en conflit de basse intensité de façon permanente sur notre territoire. Nous étions habitués aux attentats à la bombe dans les poubelles. Nous y sommes toujours exposés mais nous nous sommes adaptés. Maintenant, nous allons nous adapter à ces nouveaux types d’attaques isolées», ajoute-t-il, faisant aussi le pari qu’à terme, ces deux dossiers de Nantes et Dijon seront récupérés par la justice antiterroriste.